BRAZZAVILLE, 31 oct. (IPS) – Noël Toundou est propriétaire d'une
unité
artisanale de sciage de bois. Il produit, à partir des grumes, des
bastaings, des chevrons, des madriers et des lattes destinés à la
consommation locale.
Ce scieur artisanal souhaiterait vendre ses produits au-delà des
frontières
congolaises, mais la vétusté de ses équipements ne lui permet pas
de sortir
un produit de bonne qualité, facilement exportable.
Les scieries artisanales n'ont pour équipement de base qu'une
tronçonneuse
reliée à un guide, qui soutient le déplacement de la chaîne en
sens
horizontal. En l'absence d'huile de vidange, les scieurs emploient
de
l'huile de palme pour graisser la chaîne.
D'autres transformateurs de bois sont cependant plus chanceux.
Frédéric Bayoula détient une scierie semi-industrielle qui se
distingue des
autres par son niveau d'équipement. Il a des unités de déroulage,
de
tranchage et de séchage du bois.
Mais comme tous les autres artisans du bois, il connaît des
difficultés liés
à l'écoulement de ses produits. Aujourd'hui, cette scierie locale
fonctionne
au dessus de ses capacités.
"La vétusté de l'équipement, la recherche des essences de bois
demandées,
l'approvisionnement irrégulier en grumes, aboutissent à un faible
rendement", explique-t-il.
Bien que le marché local soit florissant, les artisans font face à
la
concurrence des produits importés.
"La demande pour des produits obtenus du sciage artisanal est
importante,
car ceux-ci sont vendus sur le marché local à des coûts bien
moindres que
les produits de scieries industrielles, importés de l'Occident",
affirme Noël Toundou, qui déplore la préférence des congolais
pour
l'ébénisterie occidentale.
"Le Congolais aime le luxe. Les meubles de luxe faits à base
d'acajou,
d'ébène ou de palissandre n'échappent pas à cette exigence d'une
technique
plus soignée. Toutes choses que nous ne pouvons proposer à notre
clientèle"
, reconnaît-il.
Les doléances des artisans du bois illustrent à juste titre les
difficultés
que les pays africains producteurs de bois ont à mettre en place
de
véritables industries de transformation de bois.
Bien que les lois forestières en vigueur dans la plupart des pays
africains
exigent la transformation locale des grumes avant leur
exportation,
l'industrialisation de cette filière n'est pas encore une réalité.
Aujourd'hui les seules industries du bois digne de ce nom
implantées dans
les pays producteurs de bois, sont la propriété des compagnies
étrangères.
L'industrie artisanale ma organisée, subi la concurrence déloyale
des
grandes firmes.
Depuis 1980, le plan d'action de Lagos (Nigeria), adopté par les
pays
membres de l'Organisation Africaine du Bois (OAB), recommande que
50 pour
cent au moins de grumes exportées soient transformées localement.
Outre le Congo-Brazzaville, les pays membres de l'OAB sont:
l'Angola, le
Cameroun, la RCA, la RDC, la Côte d'Ivoire, le Gabon, le Ghana, la
Guinée
Equatoriale, le Liberia, le Nigeria, Sao Tomé et Principe, la
Tanzanie et le
Togo.
Selon Paul Ngatsé Obala, Secrétaire Général de l'Organisation
Africaine du
Bois qui s'est réunie récemment à Brazzaville, les avantages de la
transformation locale du bois sont indéniables.
Au nombre de ceux-ci figurent la création d'une valeur ajoutée
optimale,
l'accroissement de la contribution du secteur forestier à la
richesse
nationale, ainsi que la création d'emplois directs et indirects".
Le secteur du bois emploie actuellement quelque 10.000 personnes
au Congo-
Brazzaville. Au Cameroun, il génère actuellement 55.000 emplois
directs et
indirects dont la moitié dans le secteur formel. Au Gabon, ce sont
25.000
emplois qui sont créés par cette filière, 15.000 en République
Démocratique
du Congo et 7.000 en Centrafrique.
Félix Essamé, directeur technique, chargé de l'harmonisation des
politiques
et de la législation forestière à l'OAB, pense que la plupart des
pays ont
des législations forestières qui ne sont pas respectées. Si elles
l'étaient,
déclare-t-il, elles contribueraient grandement à compenser les
coûts
environnementaux et sociaux du développement, tout en générant
davantage
de recettes fiscales.
Aujourd'hui, la plupart des producteurs de bois tropicaux
attachent
davantage d'importance à l'exportation des produits à plus grande
valeur
ajoutée
pour renforcer les industries locales de transformation.
La République Centrafricaine est bien avancée en matière de
transformation
locale du bois.
"Avant l'adoption du code forestier en Centrafrique, le bois
était
transporté sous forme de grumes. Dès la mise en place du nouveau
code, nous
sommes pratiquement arrivés à une étape telle que tous les bois
sont
transformés sur place et déroulés en planches ou en
contreplaqué", affirme
le Docteur
Damien-Emery Dédé, Ministre centrafricain de l'Environnement, des
Eaux,
Forêts, Chasse et Pêche.
"Cela permet", ajoute-il, "de créer une plus grande valeur
ajoutée
localement et plus d'emplois. Il faut savoir que chaque fois qu'on
exporte
de la matière brute, on exporte des emplois, parce qu'on fait
travailler les
gens et on crée le chômage chez soi. Il faut donc inverser la
situation pour
aider à la relance de nos économies", explique-t-il.
"Nous avons une scierie, une unité de tranchage et de déroulage.
Nous
transformons la majorité de nos bois en République Centrafricaine.
Nous y
trouvons un grand intérêt, étant donné que nous sommes enclavés.
Cela est
plus intéressant pour nous et plus rentable", pense Frédéric
Dorval,
responsable de la société de bois de Bayangasse en Centrafrique.
Au Congo, le taux de transformation ne représentait que 38 pour
cent en
moyenne de l'industrie forestière, il y a quelques années. Le code
forestier
actuel fait obligation aux exploitants de transformer sur place la
plus
grande partie du bois, à hauteur de 60 pour cent, et de n'exporter
que 40
pour cent.
"Cette politique vise à diversifier la gamme de produits
transformés dans
une industrie intégrée, créatrice d'emplois et de valeur ajoutée.
Cette
façon de faire devrait rapporter des devises à l'économie
nationale",
estime Henri Djombo, Ministre congolais de l'économie forestière
et actuel
président de l'OAB.
Au Cameroun la législation forestière est difficilement respectée
par les
exploitants. Avec un volume de l'ordre de 3,3 millions de mètres
cubes, la
production du bois au Cameroun est en augmentation depuis cinq
ans.
"Le taux de transformation locale avoisine 50 pour cent, alors
que le code
forestier prévoit un minimum de 70 pour cent et même une
interdiction totale
d'exportation des grumes en janvier 1999", souligne Félix Essamé.
D'après un rapport de l'Observatoire Mondial des Forêts (OMF-
Cameroun),
l'interdiction frappant l'exportation des grumes n'a pas été
appliquée dans
ce pays qui figure parmi les cinq principaux exportateurs de
grumes
tropicales au monde. La production de bois rond industriel a
augmenté de 35
pour cent depuis 1980.
Selon les chiffres de l'Organisation Internationale du Bois
Tropical (OIBT),
les grumes représentent encore plus de 70 pour cent des
exportations, malgré
le décret administratif assouplissant ces restrictions.
La situation n'est guère différente au Gabon. La transformation du
bois au
dans ce pays d'Afrique centrale, essentiellement constituée de
contreplaqués
exportés à 80 pour cent et de sciages pour les besoins locaux, a
régulièrement régressé de 1987 à 1993 du fait de la crise
économique.
Depuis 1994, les usines de transformation ont repris une nouvelle
vigueur,
sans toutefois freiner l'exportation des bois en grumes, dont le
marché
asiatique porteur est devenu le principal
débouché.

