EDUCATION-SENEGAL: Les formations de coin de rue donnent une nouvelle chance aux analphabètes

DAKAR, 13 nov. (IPS) – Au cur du quartier Khadimou Rassoul, un
bidonville
de Dakar où s'entassent plus de 1200 individus vivant dans des
conditions
extrêmement précaires, Seydou Nourou Tall, 28 ans, exerce le
métier
"d'appreneur" depuis 7 ans.

Sa petite baraque en tôles de zinc lui sert de salle de classe et
aussi de
garderie d'enfants, car l'âge des apprenants ne dépasse pas 5 ans.
Les
enfants sont pris en charge jusqu'à l'âge de 6 ans avant lequel
ils ne
peuvent aller à l'école.
"Chaque année, on inscrit beaucoup d'enfants en âge d'aller à
l'école dans
les établissements scolaires les plus proches du quartier",
confie-t-il à IPS.
Au début, on les appelait les "écoles de la rue". Ce sont des
initiatives
populaires non structurées qui se développaient dans les
quartiers,
dispensant des cours dans la rue. Au fil du temps, ces écoles ont
pu trouver
des abris fixes, si bien qu'elles dispensent ce qu'on appelle à
présent une
"Formation de Coin de Rue"(FCR).
A quelques dizaines de mètres de la FCR de Seydou, se dresse une
autre,
mieux construite, mieux aménagée, et qui emploie un plus grand
nombre
d'appreneurs.
Awa Diaw, 26 ans, est l'une de ces appreneurs. Elle donne des
cours d'appui
scolaire aux enfants issus de milieux défavorisés, qui fréquentent
des
écoles officielles et viennent améliorer leurs connaissances dans
des
matières comme le calcul, le français ou l'arabe.
Awa donne aussi des cours d'initiation aux enfants de 5 à 6 ans et
demi. Ces
enfants sont orientés par la suite vers des écoles publiques.
"L'éducation, c'est l'avenir des enfants pauvres. C'est pour cela
que je me
consacre à aider ces enfants de la rue et tous ceux qui sont
privés de
l'école", explique Awa.
Les FCR naissent et évoluent en fonction du milieu et des besoins
immédiats
de la société. Souvent, ce sont les bénéficiaires eux-mêmes qui
font appel à
des groupes de jeunes, à des associations de quartiers ou à des
ONG pour les
aider à monter une FCR, leur permettant d'apprendre à lire et à
écrire.
Ces formations utilisent un jargon différent de celui des écoles
classiques:
appreneur au lieu de maître, et apprenant au lieu d'élève. Cette
appellation
permet de marquer la différence entre elles et les écoles
publiques ou
privées, tout en déterminant leur rôle et leurs limites par
rapport au
système éducatif officiel.
"Dans une FCR, l'appreneur n'est qu'un facilitateur, et les
apprenants ne
sont plus des élèves qui reçoivent un enseignement classique,
académique
d'un maître suprême, mais ils sont là pour faire leurs premiers
pas dans la
vie", explique Oumar Tandian, chargé des questions sociales dans
les
bidonvilles auprès de l'Organisation Non-gouvernementale (ONG)
Enda Tiers-Monde.
"C'est une sorte de détachement de tout ce qui est officiel et
surtout
rigide, car la relation entre appreneurs et apprenants est très
particulière. C'est une relation qui s'étend jusqu'à
l'environnement, le
social, l'économie", précise-t-il.
Les appreneurs sont généralement issus de milieux urbains et
appartiennent
à toutes les couches de la société. Parmi eux, il y a des
universitaires,
des lycéens et même des retraités.
"C'est la bonne volonté d'aider autrui qui les guide vers ces
quartiers
extrêmement pauvres", explique Tandian.
Dans le voisinage du quartier Khadimou Rassoul existe une grande
rue, la Rue
Tolbiac. Celle-ci est l'une des plus animées de Dakar, où le
vacarme est
assourdissant.
Sur la façade d'un petit local, situé au beau milieu de cette rue,
on peut
lire: "L'école de la rue au service des enfants". A l'intérieur
du local,
il y a deux petits bancs, un comptoir et des étagères où sont
rangés
quelques livres, parfois très usagés, et des boîtes contenant de
la craie.
Amadou Yacan Mbaye squatte ce local qu'un ami lui avait prêté
depuis dix
ans. Il en a fait une bibliothèque et une salle d'étude pour les
personnes
qui y viennent régulièrement pour suivre ses cours.
Avant d'ouvrir son "école" et de devenir apprenant, Mbaye était
marin et
sillonnait les océans. Ces longs voyages lui ont permis de
comprendre qu'on
ne pouvait pas aller loin dans la vie sans éducation.
"On vit dans une société où l'analphabétisme gagne de plus en
plus du
terrain, où l'Etat ne peut pas satisfaire toutes les demandes de
la
population en matière d'éducation, et où les enfants ont vraiment
envie
d'apprendre, voilà ce qui m'a poussé à prendre cette
responsabilité",
explique-t-il.
Mbaye a dressé quatre tableaux noirs, peints à même le mur d'un
garage en
plein air. Sur les tableaux, auxquels les apprenants vouent un
grand
respect, on peut encore lire la leçon de la veille : des lettres
de
l'alphabet français transcrites en arabe, et des exercices de
calcul.
Le jour, la rue Tolbiac est un lieu non seulement extrêmement
mouvementé,
mais aussi exposé aux caprices des intempéries, aux odeurs
nauséabondes et
au ronronnement assourdissant des machines et des voitures, et au
bruit des
marchands ambulants et des passants. Le soir, Tolbiac retrouve son
calme et
sa sérénité. Une nouvelle vie commence pour ses habitants.
A la belle étoile, des dizaines de jeunes et d'adultes se
regroupent devant
les quatre tableaux. Les jeunes filles employées de maison, les
marchands
ambulants, les mécaniciens, les menuisiers, etc. reçoivent les
premiers
cette formation de rue. Mbaye leur apprend surtout le français,
l'arabe et
l'anglais, moyennant un taux forfaitaire de 1.000 F CFA par mois.
La majorité des apprenants sont réguliers et assistent aux cours
tout le long
de l'année. D'autres en revanche sont saisonniers et sont donc
obligés de
quitter Dakar à partir du mois de juin pour rejoindre leurs
villages, afin d'y
préparer les travaux de la saison d'hivernage.
Les cours d'alphabétisation peuvent ouvrir beaucoup de portes à
ceux qui les
suivent, explique Mbaye.
"Après avoir appris à lire et à écrire, beaucoup de domestiques
ont réussi
à trouver des emplois chez des expatriés européens, où les
conditions de
travail sont nettement meilleures. D'autres ont réussi à se
présenter au
Certificat d'Etude (CE) et ont suivi, par la suite, des études de
secrétariat, ce qui leur a permis de changer carrément de vie".
Selon Mbaye, beaucoup de jeunes qui exercent d'autres métiers se
préparent à
passer le baccalauréat ou le brevet de formation professionnelle.
Habibatou Dieng, une jeune fille de 17 ans, n'ayant pas eu la
chance d'aller
à l'école, tente maintenant de rattraper son retard en suivant les
cours de
Mbaye. Grande est son ambition. "Je voudrais faire la haute
couture et
m'imposer parmi les grands couturiers de ce monde", confie-t-
elle.
Une grande partie des activités de ces FCR est basée sur la
scolarisation
des petites filles et ce, dans le but de réduire l'écart qui les
sépare des
garçons.
"L'effort des FCR est bien perçu par la société sénégalaise qui
voit en
elles la possibilité d'une deuxième chance dans la vie", déclare
Tandian.
Les FCR bénéficient du soutien et de l'aide de certaines ONG comme
Aide et
Action, Plan International et Enda Tiers-Monde.
Enda soutient environ 35 FCR situées dans les quartiers
périphériques les
plus démunis de Dakar. L'ensemble de ces FCR emploie environ 200
appreneurs, et encadre près de 8.614 apprenants.
Jacques Bugnicourt, Secrétaire Exécutif d'Enda Tiers Monde, lance
un appel à
d'autres organisations et aux autorités décentralisées pour
encourager la
multiplication des initiatives semblables.
"La sortie du sous-développement, c'est largement une réduction
des
gaspillages et c'est aussi de l'imagination", souligne-t-il.