LAGOS, 31 août (IPS) – Les Nigérians font maintenant le bilan des
retombées
positives et des coûts de la visite du Président américain Bill
Clinton, qui
a séjourné la semaine à Abuja, la capitale fédérale.
Les leaders d'opinion croient que la visite chargée de trois jours
a apporté
plus en termes de symbolique qu'en contributions tangibles quant à
la
satisfaction des besoins du Nigeria, dont l'économie
essentiellement bas ée
sur le pétrole, se trouve actuellement en difficulté, malgré les
ventes
quotidiennes d'environ 2,1 millions de barils de pétrole brut.
"Je pense que la visite est symbolique en termes de déblayage de
terrain
pour les investissements étrangers, mais également pour que le
Nigeria
retrouve sa place sur la scène internationale", a déclaré en
début de
semaine à IPS, Kayode Samuel, un consultant en gestion.
Pour Samuel, quelles que soient les promesses de financement au
profit des
projets sanitaires, notamment la sensibilisation sur le SIDA et
les accords
signés entre le Nigeria et les Etats Unis, "Washington a plus à
gagner de
la visite que Abuja".
"Je pense que les Américains avaient besoin de cette visite pour
leur
permettre de se bomber le torse après tous les fonds qui ont été
injectés au
Nigeria, en particulier durant le règne tyrannique de Sani Abacha,
et pour
s'assurer de l'enracinement de la démocratie", a-t-il ajouté.
Samuel a affirmé que les Etats Unis avaient besoin d'une assurance
continue
prouvant que le "Nigeria ne servira plus de tête de pont avec les
Amériques
en matière de trafic de drogues, et qu'il luttera contre les
crimes liés aux
fraudes connues sous l'expression 'quatre-un-neuf' (d'après la
section du
Code pénal sur la fraude).
Les Américains, a déclaré le consultant, sont présentement
confrontés au
problème "du mirage de l'argent" injecté dans le secteur des
ONG, ce qui a
fait que les ONG recevaient d'énormes sommes d'argent pour
dénoncer ou
entreprendre des actions contre le régime militaire.
"C'est maintenant le temps de la reconstruction", a déclaré
Samuel.
"Beaucoup d'ONG doivent passer de la simple agitation au
véritable travail
de développement".
Les membres de la communauté des ONG ne sont tout de même pas
contents que
le séjour de Clinton au Nigéria ne lui ait pas permis de passer en
revue la
situation des droits de l'Homme dans le pays.
"C'est très décevant que la visite ait pris fin sans une large
discussion
sur la question des droits de l'Homme", a déclaré à IPS, Clément
Nwankwo,
Directeur Exécutif du Projet sur les Droits Constitutionnels
(PDC).
"Je pense que toute la visite a été focalisée sur la personne
d'Obasanjo.
Je pense que les nations occidentales et les Etats Unis croient
que Obasanjo
est la seule personne digne d'intérêt au Nigeria. Personne ne
s'intéresse
aux questions des droits de l'Homme qui affectent la vie des gens
ordinaires", a indiqué Nwankwo dans un entretien téléphonique
avec IPS.
L'avocat a expliqué : "Nous devons encore redéfinir les
structures
démocratiques, telles que l'Exécutif, le Législatif et le
Judiciaire. Nous
devons réexaminer le passé comme un moyen de nous préparer pour le
futur, en
particulier en ce qui concerne les droits de l'Homme".
"C'est dommage que malgré les démarches faites auprès des envoyés
qui ont
séjourné au Nigéria avant la visite de Clinton, nos demandes pour
une
audience avec la délégation américaine soient restées sans
réponse", a
ajouté Nwankwo.
Pour le Gouvernement nigérian, la visite de Clinton n'a pas comblé
toutes
les attentes. Le Président Olusegun Obasanjo espérait obtenir
l'annulation
de la dette du Nigeria et des liens économiques renforcés avec les
Etats
Unis. Mais Clinton n'a pas donné de précisions spécifiques sur
l'annulation
de la dette du Nigeria, évaluée à environ 32 milliards de dollars
américains.
Mais il a offert un palliatif. "Les Etats Unis feront tout ce qui
est en
leur pouvoir pour que le Club de Paris au complet fasse ce que le
G-8 va
maintenant faire, à savoir le rééchelonnement de la dette, ce qui
atténuera
les problèmes de trésorerie du Nigéria tout au moins dans un bref
délai", a
déclaré Clinton en fin de semaine à Abuja.
Clinton est heureux que le Nigéria, tout comme un certain nombre
de nations
débitrices, soit en train d'adopter la démocratie, avec à la clé
un
programme de réformes économiques élaboré conjointement avec le
FMI, un
processus qui "soit accepté des nations créancières à travers le
monde pour
l'allégement de la dette".
Obasanjo a dit à Clinton qu'il avait le devoir moral d'aider le
Nigeria à
obtenir l'annulation de la dette. "Ce qui est vrai pour le
Nigeria est
également vrai pour le reste de l'Afrique", a indiqué le
Président nigérian.
A la veille de son départ, Clinton a déclaré, au cours d'une
réunion
d'hommes d'affaires nigérians et américains, que pour le Nigeria,
la revue
de la dette était vitale. Il a également promis l'aide américaine
à cet
égard. Toutefois, la mise en garde pour une telle aide a été
directe.
"Je conviens que les Etats Unis devraient vous aider pour ce qui
est du
poids de la dette, aussi longtemps que vous dépenserez les
économies qui en
résulteront pour satisfaire les besoins réels, humains,
économiques à long
terme des populations du Nigeria", a averti Clinton.
Clinton a joint le geste à la parole en promettant 21 millions de
dollars
pour aider le Nigeria à combattre les maladies contagieuses et le
SIDA, une
maladie redoutable qui touche plus de 5 millions de Nigérians. Dix
millions
de dollars de cette somme, serviront à soutenir les efforts dans
la lutte
contre le SIDA, tandis que le reste sera dépensé pour lutter
contre la polio
et le paludisme, au profit des enfants du Nigéria.
Parmi les autres retombées de l'historique visite de Clinton, la
seconde
d'un Président en exercice en l'espace de 22 ans, figurent une
promesse de
réhabilitation des vieilles raffineries de pétrole, ainsi que la
signature
d'un pacte de 3,5 milliards de dollars entre les Etats Unis et le
Nigeria
dans le domaine du transport et de l'aviation.
L'accord aérien comporte des liaisons directes entre le Nigeria et
les Etats
Unis. Les vols ont commencé le 15 août dernier, après une
interdiction
américaine de plus de cinq ans sur les lignes directes en partance
du
Nigéria. Les détails de l'accord de transport sont encore vagues,
mais Isa
Yagudu, le Ministre d'Etat Nigérian des Transports, a déclaré que
les
avantages de l'accord se "manifesteront bientôt".
Pour Bola Tinubu, Gouverneur de l'Etat de Lagos, une place
commerciale, la
visite de Clinton prouve que le Nigeria est un lieu sûr pour les
investissements.
"La visite de Clinton et l'envergure des personnes dans son
entourage,
constituent une acceptation officielle du Nigeria par la
communauté
économique comme étant un lieu sûr pour les investissements", a
indiqué
Tinubu dans une déclaration parvenue à IPS.
"Le fait que le dirigeant du monde libéral soit venu et ait parlé
en termes
positifs du Nigeria, devrait contribuer à l'augmentation sensible
des
investissements étrangers ", a dit Tinubu, dont l'Etat continue
de souffrir
des cas de vols à mains armées.
Bien que Clinton n'ait pas eu à visiter une autre localité du
Nigéria,
hormis Abuja et le village voisin d'Ushaffa, il a eu un goût de la
vie
nigériane, depuis les danses culturelles jusqu'à la liberté dont
jouissent
les médias, qui ont librement dépeint sa visite par des
caricatures et des
bandes dessinées, en plus des reportages.
Clinton a également pu se faire une idée de la guerre des mots
entre
l'Exécutif et le Législatif, et de l'enthousiasme des 469 membres
de
l'Assemblée Nationale, qui n'ont manqué aucune occasion pour
applaudir
Clinton pendant qu'il prononçait son discours.
L'Assemblée Nationale, pour sa part, espère que la visite du
Président
américain sera synonyme d'une amélioration de la compréhension du
processus
démocratique au Nigéria.
Ghali Na'aba, Président de la Chambre des Représentants, a déclaré
au cours
du banquet offert à Clinton : "Nous espérons sincèrement que
l'une des
leçons à tirer de votre visite est que le succès d'une
Administration ou
d'une autre est fonction de l'engagement collectif des parties
prenantes
dans l'entreprise politique".
Puisque Na'aba et Obasanjo se querellaient depuis des mois sur la
présum ée
ingérence de l'Exécutif dans les attributions du Législatif, la
réponse du
Président nigérian aux commentaires du Président de la Chambre des
Représentants était attendue.
"Nos débats politiques sont très animés", a dit Obasanjo au
Président
Clinton au cours du banquet, "donc vous verrez des gens faire la
grande
gueule. Mais aucune insulte, aucune intrusion ne m'empêcheront de
travailler
avec chacune des institutions de l'Etat".

