CINEMA-AFRIQUE: Un cinéma français ouvre ses salles aux films africains

PARIS, 1er sept. (IPS) – Dès le mois d'octobre, un cinéma de
Paris, la
capitale française, va réserver l'une de ses salles à la
projection des
films africains. Mais de l'avis de nombreux spécialistes, c'est un
pari
risqué, étant donné que le cinéma d'Afrique n'attire pas le public
en France.

Selon Jacques Reirat, programmateur français du cinéma des Sept
Parnassiens
à l'origine de cette initiative, il faut susciter le besoin du
film africain
chez le public français.
"Il faut favoriser les cultures sous-représentées dans le cinéma.
Nous
essaierons de passer les films les plus accessibles à tout le
monde. Il faut
montrer des films venant des autres horizons, africains bien sûr,
mais
aussi latino-américains", dit-il.
Les distributeurs et les exploitants n'avaient jamais pris le
risque de
proposer exclusivement des films africains dans certaines salles
française s.
En France, les films africains n'étaient jusque-là disponibles
qu'au cinéma
"Image d'ailleurs", qui se consacre depuis dix ans à la
promotion du
cinéma africain en France.
"Aux yeux des professionnels, à tort ou à raison, l'espace
"Image
d'ailleurs" passe pour une salle d'art et d'essai, une sorte de
cinéma
alternatif", avoue son responsable, le Béninois Sanvi Panou.
Sanvi Panou voit en l'initiative du cinéma des Sept Parnassiens,
une
concurrence malsaine. Il prétend que l'Agence Intergouvernementale
de la
Francophonie aurait financé, avec un budget de 800.000 FF(Francs
français),
la projection dans la salle de cinéma des Sept Parnassiens, du
film "Pièce
d'identité" du Congolais Mwenze Ngangura.
Mais Jean-Michel Crépeau, Directeur du Département Cinéma à
l'Agence
intergouvernementale de la Francophonie (AIF), dément
catégoriquement les
allégations de Sanvi Panou à propos du budget de 800.000 FF.
"Il y a confusion dans l'esprit de Monsieur Panou", explique-t-
il. "Avec
le film 'Pièce d'identité', nous n'avons fait qu'accompagner le
film
jusqu'au terme de son exploitation…", explique-t-il. "Cet
accompagnement
consiste à prendre en charge l'avant-première du film à Paris. En
revanche,
les 800.000 FF dont il est question, concernent le lancement d'une
bourse de
promotion annuelle accordée à un film francophone", ajoute
Crépeau.
L'Agence Intergouvernementale de la Francophonie (AIF), les
Ministères
français de la Culture et des Affaires étrangères, ainsi que les
budgets FED
(Fonds Européen de Développement), sont les principaux bailleurs
de fonds du
cinéma africain.
Selon les chiffres du Centre National de la Cinématographie (CNC),
la France
n'est visiblement pas ouverte au cinéma étranger, à l'exception
notable du
cinéma américain.
En 1999, sur 525 films projetés sur les écrans français, près de
la moitié,
soit 209 films, étaient français. Dans la seconde moitié, les
Américains
sont en tête avec 179 films, suivis des Britanniques avec 28
films, soit
moins de 6 pour cent du total. Près de 3 pour cent de ces films
étaient
d'origine japonaise et italienne, moins de 2 pour cent sont
espagnols,
néerlandais, allemands et canadiens.
Enfin, le reste du monde, où figurent les films africains, a
produit 51
films au cours de la même année, ce qui représente moins de 10
pour cent du
total.
De l'avis de l'Observatoire de la Diffusion Cinématographique, il
y a une
progression de ces cinémas d'ailleurs. Mais l'Afrique n'y pèse pas
lourd.
Entre 1996 et 1999, seulement 10 films pour toute l'Afrique ont
été projetés
en France. Ces films africains avaient la particularité d'avoir
tous ét é
co-produits par la France.
Les Français émettent diverses appréciations sur le cinéma
africain.
Pour Philippe J., journaliste, si les Français ne sont pas
attirés par le
cinéma d'Afrique, cela tient à quatre choses.
"D'abord, il y a un sentiment de supériorité et de rejet par
rapport à
tout ce qui n'est pas occidental. Ensuite, les valeurs culturelles
véhiculées, sont celles auxquelles on n'adhère pas. Cela constitue
un
frein", dit-il. La troisième raison, selon Philippe, est que le
lieu, le
scénario, le rythme et l'écriture narrative du film font que les
Français
mettent sur le même plan le film africain et le film asiatique.
Enfin,
Philippe avance une autre raison, assez discutable, selon laquelle
tous les
acteurs étant Noirs, les Français auraient du mal à
distinguer et à
faire la différence entre Mamadou et Mohamed.
Gilles Barnet, professeur de collège en Normandie, estime que
les Français
ne connaissent pas l'Afrique. Il parle en bon connaisseur, car
il a
travaillé au Cameroun et au Gabon pendant vingt ans.
"L'image que donnent les médias français de l'Afrique, c'est la
famine et
la guerre. Pour avoir une autre image d'elle, il faut faire
l'effort
d'aller la chercher soi-même. Le public français prend ce qu'on
lui donne.
Tant que cela ne changera jamais, il n'y aura pas de déclic vers
le film
africain", pense-t-il.
Les exemples de fiascos enregistrés par les films africains dans
les salles
françaises sont légion.
Le film "Kini et Adams", du Burkinabé Idrissa Ouédraogo a été
un échec
retentissant, bien que son auteur soit le réalisateur africain le
plus connu
du public français. Estampillé en 1997 "sélection officielle"
au festival
de Cannes, "Kini et Adams" est une histoire d'amitié entre deux
amis qui
se heurtent à la fois à un mur de profit et d'ambition.
L'Egyptien Youssef Chayine, grande figure du cinéma africain, a
connu le
même sort avec "l'Autre", un film qui parle des dangers de la
mondialisation avec en toile de fond une histoire d'amour. Le film
n'a fait
que 75.000 entrées.
"Colline Oubliée" de l'Algérien Bouguermoun Aderrahm, (1997),
inspir é du
célèbre roman du même nom de Mouloud Mameuri, n'a pas connu de
succè s. C'est
l'histoire d'une communauté qui s'isole sur une montagne pour fuir
la dure
existence coloniale et ses luttes internes. "Colline Oubliée"
n'a pas
atteint les 100.000 entrées.
En France, le film africain ne trouve son public que dans les
circuits
balisés. Il s'agit des universités, des médiathèques, des salles
d'art et
d'essai où le réalisateur vient expliquer la problématique de son
film.
Pour expliquer ce manque d'intérêt des Français pour le cinéma
africain, le
spécialiste français du cinéma africain Olivier Barlet parle du
rapport
exotique du public et de la critique.
"Les films d'Afrique rejoignent davantage le canal de l'exotisme
que celui
de la remise en cause de notre prétendue universalité. Pour les
França is et
surtout la critique, le cinéma africain est mystérieux, naïf,
primitif,
contemplatif".
Jacques Rerat pense que les programmateurs ont un grand rôle à
jouer dans la
promotion du film africain. "Si l'Afrique n'est pas à la mode
pour
l'instant, c'est à nous, programmateurs, d'aller à contre-courant
et de
prouver au public que le cinéma africain existe, de faire
comprendre que le
charme de ce cinéma est de montrer ce qui a trait à sa culture. Et
il ne
faut pas qu'il se pervertisse en voulant s'européaniser
totalement, il
perdrait de sa vigueur".
L'acteur camerounais Maka Kotto, pense que le problème est avant
tout
français. "Ce qui existe en France en matière de cinéma ou de
télévision
n'a pas cours dans les pays comme le Canada ou les Etats-Unis",
dit-il.
Makata Kotto qui a incarné le Président Kasa-Vubu, premier
Président de
l'ex-Zaïre dans le film "Lumumba" de l'Haïtien Raoul Peck, dit
avoir fui
la France pour s'installer Canada.
"Ne parlez pas aux Français de quotas à la télévision ou au ciném
a, ils
vous brandiront leur foutue Constitution. Les beaux textes et les
belles
paroles sont faits pour endormir ceux qui veulent bien les
écouter",
explique-t-il.
Quoi qu'il en soit, le cinéma africain a besoin de trouver un
public. Mais
cela ne viendra que de l'Afrique et des Africains.
L'acteur camerounais Gérard Essomba en est convaincu. "Il y a 54
Etats en
Afrique. C'est assez pour amortir un film qui sort. Commençons par
avoir des
salles dans les pays, des réseaux de distribution, des politiques
de cinéma
avec des taxes sur les films, surtout étrangers, comme au Burkina-
Faso et en
France, pour financer notre propre cinéma".
Essomba propose également que Air Afrique, la compagnie
multinationale
africaine, diffuse les films africains sur ces vols, au lieu de
gaver ses
passagers de films français et américains. "Aimons nos images,
elles ne
sont pas laides", conclut-il.