NIAMEY, 18 août (IPS) – Les Nigériens expriment des sentiments de
honte et
de consternation, suite au classement de ce pays pauvre d'Afrique
de l'Ouest
à l'avant dernier rang, dans le rapport 2000 du Programme des
Nations Unies
pour le Développement (PNUD).
Sur un total de 174 pays, le Niger occupe le 173è rang en matière
de
développement humain durable, juste avant la Sierra Leone.
Les paramètres de calcul de l'Indicateur du Développement Humain
(IDH)
portent notamment sur l'espérance de vie, le niveau d'éducation et
le revenu
réel ajusté par tête d'habitant. La nouveauté, cette année, est
l'inclusion
de la dimension 'droits de l'homme et démocratie'.
Selon le rapport du PNUD, l'espérance de vie au Niger est de 47
ans, et le
taux de scolarisation, de 19 pour cent. Soixante-trois pour cent
de la
population vit en dessous du seuil de la pauvreté. Ces
statistiques
provoquent des réactions diverses chez les Nigériens.
Le Président du Parti Nigérien pour l'Autogestion (PNA-AL'OUMA),
Sanousi
Tambari Jackou, conteste la validité même des indicateurs qui
concourent à
la détermination de l'IDH. "L'indice de développement humain, tel
qu'il est
calculé au Niger, est erroné, car les organismes internationaux ne
disposent
pas de statistiques fiables", déclare-t-il.
Pour Sanousi, lorsque ces organismes calculent le taux de
scolarisation, ils
ne tiennent compte que des élèves inscrits dans les écoles
publiques où la
langue française est enseignée. Or, explique-t-il, nombreux sont
les enfants
qui fréquentent les écoles coraniques, où l'enseignement est
dispens é en
langue arabe.
Sanousi fait la même remarque en matière de santé. "Il n'est un
secret pour
personne que les structures modernes de santé ne couvrent pas
toute
l'étendue du territoire national. Là où il n'y a pas de
dispensaire, les
gens recourent à la pharmacopée traditionnelle pour se soigner. Ce
qu'il ne
faut guère négliger", observe-t-il.
Certains économistes partagent ce point de vue. Bello Tchiousso
Garba,
consultant en économie au Niger, pense que tous les pays du monde
n'ont pas
les mêmes structures statistiques, car si en Europe il est facile
de
rassembler les données, en Afrique, une partie importante de la
population
échappe aux services officiels. "Nous ne devons pas nous
attrister, dès
lors que les chiffres avancés ne sont pas fiables", déclare-t-il.
Beaucoup de Nigériens sont indignés par le rang qu'occupe le
Niger. Ali
Mounkaïla, professeur au Lycée Korombé de Niamey, estime qu'il
faut
considérer le Niger comme le dernier pays en matière de
développement
humain, dans la mesure où il est classé avant un pays en guerre, à
savoir la
Sierra Leone.
Hamsatou Ibrahim, membre du groupement féminin 'Kassai', parle de
"honte
nationale". Elle estime que le Niger dispose de ressources qui
devraient
lui permettre d'améliorer les conditions de vie de ses
populations.
"Les dirigeants préfèrent investir l'argent public dans des
immeubles, au
lieu de le consacrer à l'allégement des souffrances du monde
rural",
fulmine-t-elle.
Loin de décourager le pays, les statistiques du PNUD ont poussé
les
autorités à prendre des actions concrètes afin de relever le défi
dans le futur.
Ainsi, un symposium sur "les droits de l'homme et le
développement humain"
a été organisé du 15 au 16 août 2000 à Niamey pour cerner les
raisons de
cette contre-performance, et améliorer le niveau de classement du
Niger en
l'an 2001. Ce forum a regroupé les experts des agences du système
des
Nations Unies, les représentants des Organisations Non
Gouvernementales
(ONG), des associations de défense des droits de l'homme et de
hauts
fonctionnaires nigériens.
Réaliste, le ministre de la Justice et des Droits de l'Homme, Ali
Sirfi
Maïga, a notamment déclaré à l'ouverture du symposium : "Au lieu
de
continuer à nous lamenter, nous devons chercher les causes du
mauvais
classement de notre pays afin de mener des actions tendant à
corriger cet
état de fait. En somme, nous devons nous remettre tous en cause",
a dit le
ministre.
Les participants au symposium ont tenté d'expliquer les raisons du
faible
Indicateur du Développement Humain (IDH) du Niger.
Hamani Moussa, économiste au cabinet du Premier ministre, "les
raisons de
cette contre-performance sont à rechercher dans l'évolution socio-
politique
récente du Niger". Hamani précise que de 1989 à 1995, le Niger
n'a conclu
aucun accord avec les institutions financières de Bretton Woods.
Pendant
cette période, ajoute-t-il, le pays a vécu en autarcie, sans
apports
extérieurs. L'Etat consacrait ses maigres ressources aux dépenses
de
souveraineté, et ce au détriment des secteurs sociaux, conclut-il.
Barké Hamadou de l'ONG "Eleveurs Sans Frontières" explique le
173è rang du
Niger parce qu'il appelle 'la situation de gaspillage des
ressources
publiques à travers des dépenses fantaisistes'.
"Lorsque le sous-préfet achète sur le budget de la collectivité
un véhicule
tout-terrain, alors que les dispensaires manquent de médicaments,
vous
conviendrez avec moi qu'il y a ici une très mauvaise utilisation
des deniers
publics', observe-t-il.
Pour d'autres Nigériens, toutefois, c'est l'environnement
international
hostile qui explique la place peu honorable qu'occupe leur pays
dans le
rapport du PNUD.
Bagna Aïssata, ancien Ministre du Développement Social, de la
Promotion de
la Femme et de la Protection de l'Enfant, estime que les mauvaises
conditions de vie des populations sont parfois la conséquence des
politiques
d'ajustement structurel prônées par les institutions financières
de Bretton
Woods.
"En raison des objectifs de limitation de la masse salariale
fixés par le
Fonds Monétaire International (FMI), le Niger ne peut aujourd'hui
recruter
tous les enseignants, infirmiers et médecins qui sont sur le
marché du
travail. Or ces personnes ont été formées à grands frais par
l'Etat
nigérien", déclare-t-elle.
Laoual Salaou Sayabou, Secrétaire Général du mouvement associatif
ADALCI,
pense qu'il faut nécessairement trouver une solution adéquate à la
dette
écrasante du Tiers-Monde si l'on veut réellement améliorer le
niveau de vie
des populations. "Si les ressources consacrées chaque année au
paiement de
la dette extérieure sont investies dans les secteurs de
l'éducation, de la
santé et de l'hydraulique villageoise, je suis certain que le sort
des
Nigériens se serait amélioré", tranche-t-il.
Le rapport du PNUD a poussé certains participants au symposium à
se demander
s'il n'y a pas une contradiction dans les approches des agences du
système
des Nations Unies.
Farouk Adamou, Président de l'Association ALHAK, fait remarquer
qu'au moment
où l'UNICEF parle de la santé de la mère et de l'enfant, et
l'Organisation
mondiale de la Santé (OMS) de la santé pour tous, la Banque
Mondiale prône
la réduction des dépenses publiques. "Et ce sont les secteurs
sociaux qui
en font généralement les frais", accuse-t-il.
La Banque Mondiale a toutefois décidé récemment d'annuler une
partie de la
dette d'un certain nombre de pays africains éligibles à
l'Initiative Pays
Pauvres Très Endettés (PPTE). Les ressources ainsi dégagées
devraient être
consacrées, selon la Banque, au financement des secteurs sociaux,
dans le
cadre de la stratégie de lutte contre la pauvreté. Le Niger fait
partie des
pays bénéficiaires de l'initiative.
Présenté le 29 juin 2000 à Paris (France), le rapport mondial sur
le
développement humain n'a fait l'objet d'un lancement officiel au
Niger que
le 15 août dernier.

