SANTE-CONGO: Les hôpitaux et les dispensaires sont devenus des mouroirs

KINSHASA, 16 août (IPS) – Les hôpitaux et dispensaires en
République
démocratique du Congo (RDC) n'inspirent plus confiance aux
populations, en
raison du sous-équipement et de l'état de délabrement avancé des
principales
infrastructures sanitaires. Ils servent beaucoup plus de mouroirs
que de
centres de guérison.

Le ministère de la Santé a, lors de son dernier recensement,
identifié près
de 5.000 formations médicales, dont 370 hôpitaux généraux et
spécialisés, 43
cliniques, 601 maternités, 452 centres de santé et quelque 3.500
dispensaires. Ceci représente environ 76.000 lits pour 55 millions
d'habitants. Seuls 21 pour cent seulement de la population
congolaise ont
accès aux soins médicaux.
"Les hôpitaux congolais n'inspirent pas confiance, surtout pas
aux couches
les plus pauvres de la population", déclare Adèle Vuanga,
infirmière
stagiaire.
Selon elle, les formations médicales ne dispensent qu'un minimum
de soins.
La plupart ressemblent à un lieu où on accueille ceux qui vont
mourir, car,
dit-elle, si les patients qui y entrent vivants, nombreux en
sortent dans
un corbillard.
Le Docteur Manono, Médecin-Directeur de l'Hôpital Général de
Kinshasa, la
plus grande formation médicale du Congo, est formel : "Les
hôpitaux
congolais sont malades. La plupart d'entre eux, installés dans de
vieux
bâtiments construits à l'époque coloniale, demeurent sous-équipés
et n'ont
pas de matériel scientifique approprié ou récent".
"Dans certains hôpitaux", observe-t-il, "la stérilisation
s'effectue dans
un récipient placé sur un brasero. D'autres hôpitaux sont
surpeuplés , on y
installe les malades dans les couloirs ou carrément à deux dans un
lit".
A Kinshasa, le spectacle est difficile à supporter, même dans les
grandes
formations sanitaires. Des malades étendus sur des lits de fortune
partagent
les restes des repas de leurs voisins, l'hôpital étant incapable
de les
nourrir convenablement.
Le manque de médicaments constitue une autre source de privations
et de
souffrances. Les médecins prescrivent presque tout à la charge des
malades,
même pour les petits soins qui, en temps normal, ne nécessitent
pas une
ordonnance. La seringue, les gants et les comprimés sont devenus
payants, et
à la fin de leur séjour hospitalier, les malades doivent régler de
grosses
factures.
Ceux qui sont incapables de payer sont retenus dans les hôpitaux,
où ils
restent parfois pendant de longs mois, attendant la visite des
autorités qui
auraient bien la générosité de régler les factures à leur place.
L'Hôpital Général de Kinshasa n'est pas approvisionné en produits
pharmaceutiques. Il n'offre que les lits.
"Même les petits soins nécessitent une ordonnance médicale, de la
seringue
aux gants, en passant par les comprimés", déclare Brigitte Nsafu,
hospitalisée depuis près d'un mois pour des problèmes bucco-
dentaires.
" Tous les jours, je reçois une ordonnance qui me coûte 1800 F
congolais,
soit 25 dollars américains, ce qui représente le triple de mon
salaire",
ajoute-t-elle.
Pour ceux qui sont incapables de payer le montant exigé, la
situation est
encore plus désespérée. Ceux-là n'ont pas le droit de voir le
médecin quelle
que soit la gravité de l'état de la personne.
"C'est depuis deux jours que je suis avec mon enfant aux
urgences, et aucun
médecin ne veut le toucher", explique une patiente rencontrée à
l'Hôpital
Général de Kinshasa. Elle explique que les médecins exigent le
paiement de
la totalité des frais avant de procurer des soins à son enfant,
malgré la
détérioration de sa santé. "Je me demande si nos médecins ont
encore une
seule notion de déontologie", se lamente-t-elle.
Le personnel soignant, qui est sous-payé, ne se gêne pas de vendre
les
médicaments des patients aux autres malades. Le salaire de
certains
fonctionnaires de l'Etat ne dépasse pas 20 dollars américains.
"Les médecins nous prescrivent de longues ordonnances pour
revendre les
produits à d'autres patients", affirme une patiente qui requiert
l'anonymat. Les infirmiers prennent les produits sous prétexte de
les
ramener pendant le traitement et curieusement nous retrouvons nos
produits
chez les voisins".
Les hôpitaux publics font face à un manque cruel de personnel
médical. Tous
les spécialistes choisissent d'ouvrir leurs cabinets privés dans
les centres
urbains.
Pendant ce temps, le personnel soignant dans les hôpitaux situés
en zone
rurale vieillit.
Les jeunes diplômés refusent d'exercer leur métier en brousse.
C'est le cas
du Dr Nicholas Ntumba, un frais émoulu de l'Université de
Kinshasa. Il
explique : "Il y a absence du minimum – je veux parler des
équipements-
dans les formations médicales de l'intérieur, et aussi des retards
dans le
paiement des salaires. Aucun médecin débutant sa carrière ne
pourrait
accepter de travailler dans ces conditions".
L'autre problème des centres de santé au Congo est l'insalubrité
et la
promiscuité. Des immondices s'entassent le long des couloirs, et
les malades
s'agglutinent dans les pavillons. Conséquence: les hôpitaux
deviennent des
lieux où se développent diverses épidémies.
"J'ai été hospitalisé pour une malaria", explique Kongolo, un
patient.
"En faisant un dernier contrôle pour avoir mon autorisation de
sortie, j'ai
été surpris d'apprendre que j'avais contracté la fièvre typhoïde
pendant mon
séjour à l'hôpital", dit-il.
Face à l'incertitude dans les hôpitaux, beaucoup de Congolais ont
recours
depuis quelques années à la médecine traditionnelle, qui procure
des soins à
la portée de la bourse des pauvres. A Kinshasa, la vente à ciel
ouvert le
long des grandes artères de la capitale, de produits de la
pharmacopée
traditionnelle, est devenue une image familière.
Les maladies traitées par les tradi-praticiens vont des
hémorroïdes à la
dysenterie amibienne, en passant par la carie dentaire, la
gastrite, les
maladies urinaires, la sinusite, l'impuissance sexuelle et
d'autres maladies
réputées incurables.
"Les médecins modernes veulent valoriser leurs diplômes et la
science. Ce
que nous (tradi-praticiens) visons en premier lieu, c'est la santé
de nos
patients, leur guérison. Ce qui n'est pas le cas pour nos
collègues de la
médecine moderne, qui foulent au pied l'éthique et la déontologie
au profit
de l'argent", indique le Docteur Didier Mampasi, président de
l'Association
des tradi-praticiens du Congo.
Cependant, même la médecine traditionnelle n'est pas sûre.
Mampasi
reconnaît qu'il y a des charlatans qui exercent au nom de leur
association,
alors qu'ils n'en sont pas membres officiels. Ceux-ci qui n'ont
aucune
expérience, se plaint-il, se permettent de prescrire des produits
sans
respecter les doses.
L'Etat congolais a officialisé la pratique de la médecine
traditionnelle
pour combler en partie les lacunes dans la fourniture des soins de
qualité à
ses populations.
La crise sanitaire au Congo est à l'image de la situation socio-
économiq ue
particulièrement difficile que connaît le pays. Malgré un vaste
potentiel,
l'économie congolaise a considérablement décliné depuis le milieu
des années
80. Les activités de la rébellion installée dans la partie Est du
pays et
soutenue par l'étranger, ont aggravé la situation. La guerre a
sérieusement
diminué les revenus du Gouvernement, et gonflé la dette
extérieure. En 1998,
l'inflation était estimée à 147 pour cent. Actuellement, ce
chiffre est en
hausse en raison des effets de la guerre.
Des infrastructures insuffisantes, un cadre légal incertain, la
corruption,
et un manque de transparence dans la politique économique
gouvernementale
restent un frein aux investissements et à la croissance.
Les observateurs estiment que l'infrastructure médicale congolaise
est en
panne. Ils pensent que les pouvoirs publics devraient réorganiser
et mettre
en uvre de nouveaux systèmes de fourniture des soins médicaux. De
grands
travaux de construction et de réaménagement paraissent nécessaires
pour
réhabiliter les hôpitaux, dispensaires et cliniques du pays.
La privatisation de certaines formations médicales, comme
l'Hôpital Général
de Kinshasa, a souvent été préconisée comme une autre voie de
sortie de
cette grave crise de santé.