PARIS, 10 août (IPS) – Le taux de décès liés à l'avortement
provoqué chez
les femmes et adolescentes s'est accru au cours de ces dernières
années dans
plusieurs pays d'Afrique, révèle un rapport du Centre Français sur
la
Population et le Développement (CEPED), publié ce mois à Paris.
"L'avortement, en hausse dans plusieurs pays africains, est une
cause
majeure de décès obstétricaux (liés à la grossesse et à
l'accouchement) chez
les femmes", s'alarme le CEPED.
Le rapport, intitulé "l'avortement en Afrique : mode de contrôle
des
naissances et problème de santé publique", note que ce phénomène
est en
concurrence avec la contraception, des moyens de limiter les
naissances qui
ne comportent pas les mêmes risques pour la santé des femmes.
Rédigé par Agnès Guillaume, démographe de l'Institut de Recherche
pour le
Développement (IRD), en poste à Abidjan en Côte d'Ivoire, le texte
signale
qu'en 1999, le taux de mortalité maternelle en Afrique était
estimé à 680
pour 100.000 avortements, soit la moitié des chiffres pour
l'ensemble des
pays en développement.
Les pays les plus touchés par ce phénomène sont la Côte d'Ivoire,
l'Ethiopie, le Kenya, le Togo, le Mozambique et la République
Démocratiq ue
du Congo. Dans un même pays, les ratios d'avortement sont
toujours plus
élevés en zone urbaine qu'en milieu rural.
Les données existantes sur cette pratique concernent
essentiellement les
femmes admises à l'hôpital pour des complications liées à
l'avortement. Le
plus souvent, l'avortement est pratiqué dans la clandestinité.
Selon le CEPED, les restrictions légales à l'avortement en Afrique
expliquent la rareté des données statistiques sur cette pratique.
"Les
quelques études ponctuelles disponibles ne fournissent qu'une
mesure
partielle de l'ampleur du phénomène", lit-on dans le rapport.
Prenant l'exemple de trois centres hospitaliers universitaires
d'Abidjan, le
rapport indique que 70 pour cent des cas de décès maternels
constatés entre
1989 et 1992, seraient consécutifs à des avortements provoqués
survenus à
domicile ou dans de mauvaises conditions d'hygiène.
Il en est de même en Ethiopie, où les avortements illégaux
représentent 54
pour cent des décès obstétricaux.
A l'hôpital Jomo Kenyatta de Nairobi au Kenya, 30 à 60 cas de
complications
d'avortements sont traités chaque jour, indique Agnès Guillaume.
"Ce fort taux de mortalité s'explique par l'illégalité de cet
acte dans de
nombreux pays africains, les difficultés d'accès aux services
habilité s, et
le manque de prise en charge sanitaire et sociale des femmes après
un
avortement provoqué", indique le rapport du CEPED.
Selon Agnès Guillaume, les avortements sont réalisés le plus
souvent par un
personnel non qualifié et selon des méthodes présentant des
risques
importants pour la santé des femmes.
Parmi ces risques consécutifs à l'avortement, Agnès cite les
infections, les
hémorragies internes, les perforations de l'utérus, la
stérilité…
"En dépit d'un cadre législatif et réglementaire souvent
restrictif, et
malgré les conditions d'intervention des plus médiocres au plan
sanitaire,
le recours à l'avortement semble se développer", s'inquiète le
CEPED.
La pratique de l'avortement est beaucoup plus fréquente chez les
jeunes
femmes scolarisées et en milieu urbain.
"En début de vie féconde, l'avortement témoigne du souhait de
différer la
première naissance. Il s'agit dans ce cas essentiellement de
jeunes femmes
en situation familiale instable ou encore scolarisées, pour
lesquelles une
grossesse est économiquement et socialement inacceptable",
explique Antoine
Dumont, chercheur à l'Institut National d'Etudes Démographiques.
"En revanche, pour les femmes ayant déjà eu de nombreuses
grossesses, le
recours à l'avortement est un moyen d'espacer ou de limiter les
naissances", ajoute-t-il.
Selon Antoine Dumont, les jeunes filles scolarisées préfèrent
avorter pour
pouvoir terminer leurs études dans de meilleures conditions, mais
aussi
parce qu'elles craignent leurs parents, ou encore pour éviter un
scandale.
Une étude réalisée dans un hôpital du Mozambique révèle que 36
pour cent des
patientes admises pour avortement dans cette formation médicale,
sont des
élèves. Tout comme au Togo, où le rapport indique que 23 pour cent
des
jeunes filles interrogées avaient subi un avortement au moins une
fois dans
leur vie.
La législation dans la plupart des pays africains, condamne
l'avortement et
réprime toute personne qui le pratique.
En 1999, l'Organisation des Nations Unies signale que parmi 54
pays
africains, 26 n'autorisaient l'avortement que pour sauver la vie
de la mèr e,
et seuls 23 l'autorisaient si la santé physique ou mentale de la
mère était
menacée. Selon le rapport du CEPED, trois pays, notamment la
Tunisie, le
Cap-Vert et l'Afrique du Sud ne posent aucune condition
restrictive à la
pratique de l'avortement.
Mais malgré la libéralisation de l'avortement dans ces trois pays,
l'interruption de grossesse demeure une "pratique clandestine
importante", du
fait du manque d'infrastructures disponibles ou de personnel
qualifié.
La recrudescence de l'avortement s'explique également par des
motifs
matrimoniaux, notamment l'illégitimité d'une grossesse ou la
non-reconnaissance par le père, et la crise économique.
"La forte prévalence de l'avortement en Afrique révèle un
changement des
comportements en matière de fécondité et de gestion de la
sexualité' ',
explique l'organisme français. Le CEPED estime que l'avortement en
Afrique
est souvent une réponse à un besoin non-satisfait de planification
familiale.
En 1999, le Forum International de la Haye aux Pays-Bas sur les
Femmes, avait
recommandé aux gouvernements de ne pas promouvoir l'avortement
comme une
méthode de planification familiale. Les gouvernements présents
s'étaie nt
engagés à traiter les conséquences des avortements pratiqués dans
de
mauvaises conditions de sécurité, et faciliter l'accès aux
services de
planification familiale.
"Une amélioration des conditions d'accès à l'avortement,
notamment par un
assouplissement des lois le régissant, ainsi que la prise en
charge
post-abortum, permettrait sans doute de limiter les risques
sanitaires
encourus à la suite de pratiques clandestines", conclut le CEPED.
Le CEPED est un groupement public d'intérêt scientifique créé en
1988, à
l'initiative de l'Institut National des Statistiques et des Etudes
Economiques (INSEE), de l'Institut National d'Etudes
Démographiques (INED),
de l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD), et de
l'Universit é
Paris VI.
Le groupement est spécialisé dans la recherche, la formation et la
coopération avec les pays en développement, et plus
particulièrement ceux
d'Afrique dans le domaine de la population et du développement.

