HARARE, 11 août (IPS) – Très peu d'Africains trouvent difficile de
faire le
choix entre acheter un morceau de pain ou un livre.
Avec des économies qui se portent mal, la famine et les guerres
civiles qui
entraînent des déplacements internes et la souffrance, la plupart
des
Africains considèrent l'achat d'un livre comme un luxe. Un
habitant sur
quatre en Afrique au Sud du Sahara vit dans une pauvreté abjecte.
"C'est logique", dit malheureusement Charles Mungoshi, un auteur
zimbabwéen reconnu sur le plan international. "C'est logique
qu'un pauvre
achète un repas au lieu d'un livre. Les gens se battent pour
survivre. Même
parmi les personnes éduquées et les fortunés, il n'y a aucune
culture de la
lecture", déplore Mungoshi.
"La plupart de mes amis veulent que je leur donne mon livre
gratuitement.
Ils ne pensent pas que cela vaille la peine d'acheter un livre.
Cela
m'attriste", a indiqué Mungoshi à IPS.
Dans beaucoup de pays d'Afrique, il y a plusieurs obstacles au
développeme nt
d'une culture de lecture et d'une industrie florissante de
publication de
livres. La moitié de la population du continent est analphabète,
et les
problèmes de distribution font qu'il est difficile aux livres
d'arriver dans
les petites villes et les villages. Ensuite, il y a le coût moyen
des livres
pour les citoyens moyens et les alternatives offertes par les
nouvelles
technologies de communication.
"La numérisation du livre est inévitable, étant donné les grands
progrès
faits dans le domaine de la science et de la technologie,
particulièrement
la technologie informatique, les télécommunications et l'internet.
Mais où
se place l'Afrique avec un si faible revenu par tête d'habitant,
et une
telle connaissance par tête d'habitant si faible ?", s'interroge
Ekwow
Spio-Garbrahm, Ministre de l'Education du Ghana. Dans plusieurs
villages
d'Afrique, une machine à écrire attire encore quelques spectateurs
curieux.
Spio-Garbrahm a assisté à la Foire Internationale du Livre du
Zimbabwe
(ZIBF-2000), qui a duré une semaine et a été organisée la semaine
dernière.
Il pense que, même si l'Afrique ne devrait pas être forcée à
accepter tout
ce qui vient de l'Ouest, les Africains devraient explorer les
avantages
qu'offre cette technologie.
Bien que son idée d'accumuler les technologies de l'information
soit la
bienvenue, la majorité des grands écrivains africains qui
assistaient au
'Forum Indaba2000', qui a réuni les auteurs africains et les
éditeurs, ont
le sentiment que la question de la nouvelle technologie devrait
être traitée
avec prudence, puisqu'elle risque "d'éroder la valeur des
expériences
africaines, et la manière dont les Africains écrivent l'histoire
africaine".
L'écrivain zimbabween Chenjerai Hove a dit que les populations et
les
écrivains africains devraient être circonspects par rapport aux
fonctions de
cette technologie et comprendre l'expérience de base de celui qui
la contrôle.
"Je ne veux pas une bibliothèque dont je n'ai pas le contrôle
total, et je
ne crois pas au concept d'un village planétaire", a affirmé Hove.
"Pour
moi, cela n'a pas beaucoup profité au continent africain. Alors,
les
écrivains africains devraient sérieusement voir dans quelle forme
ils
veulent présenter leur histoire".
Selon la Commission Economique des Nations Unies pour l'Afrique
(CEA), les
tendances récentes qui présentent l'information et la technologie
de
communications comme "des panacées" et des instruments de
pression de
différents vendeurs ont amené à trop accentuer l'acquisition de la
technologie en accordant une attention moindre, ou en n'accordant
pas du
tout d'attention, au contenu et à la gestion de l'information en
Afrique.
Bien qu'il fasse remarquer qu'il y a un besoin de technologie
moderne,
l'écrivain et universitaire kenyan, Professeur Ali Mazrui, qui a
égaleme nt
participé à ZIBF2000 a indiqué que les pays de l'Ouest poussent
actuellement
l'Afrique à choisir entre l'internet ou rien.
"Auparavant, la pression s'exerçait dans le domaine littéraire.
Les
Occidentaux disaient que l'Afrique n'avait aucune littérature et
que nous,
Africains, devions travailler dur pour prouver que nous avons
réellement
notre littérature propre. C'est seulement dans la seconde moitié
du siècle
qu'ils ont réalisé que nous avions notre propre littérature", a
dit Mazrui.
L'écrivain zimbabween Mungoshi a déclaré : "Tout ressemble à un
voyage sur
la lune. Plus la technologie devient complexe, et plus elle
s'éloigne de
l'Afrique. La technologie continue à s'éloigner de plus en plus du
pauvre".
Mais l'espoir d'un rajeunissement de l'industrie du livre africain
n'est pas
du tout perdu. Beaucoup peut être fait pour la relancer.
"Si nous devons promouvoir les livres africains, les questions
d'alphabétisation et de promotion de la lecture doivent venir en
premièr e
place dans nos programmes nationaux et internationaux", a déclaré
Spio-Grabrah.
"Mais les économies doivent d'abord être performantes", a
indiqué
Mungoshi. "Les pauvres ne peuvent pas acheter des livres lorsque
leur
estomac crie famine. Leur survie est la priorité numéro un".
"Les gouvernements doivent également prendre au sérieux le
développement
d'une culture de lecture du livre. Il en est de même pour les
populations
elles-mêmes. On peut amener un cheval à la rivière, mais on ne
peut
l'obliger à boire. Les gens hésitent toujours à apprendre de
nouvelles
choses", a indiqué Mungoshi qui a remporté plusieurs prix
littéraires
internationaux.
La Foire Internationale du Livre du Zimbabwe est organisée chaque
année, et
réunit des éditeurs venant du monde entier.

