DROITS-BURKINA: Les femmes réclament leur part des bénéfices de l'annulation de la dette

OUAGADOUGOU, 7 août (IPS) – Classé parmi les premiers pays les plus
pauvres
du continent africain, le Burkina Faso a récemment bénéficié de
l'annulation
de moitié de sa dette extérieure publique. Très en alerte, les
femmes de ce
pays enclavé d'Afrique de l'Ouest exigent leur part des retombées
de
l'allègement.

Cette annlation, qui a été accordée dans le cadre de l'Initiative
des Pays
Pauvres Très Endettés (PPTE), se monte à 700 millions de dollars
US (soit
plus de 450 milliards de F CFA).
L'Association Internationale de Développement (IDA) du Groupe de
la Banque
Mondiale et le Fonds Monétaire International (FMI), ont reconnu
que le
Burkina Faso a rempli les conditions stipulées dans l'Initiative
PPTE, et
est ainsi éligible pour bénéficier, dans une première phase, de
l'allègement
du service de sa dette, soit environ 400 millions de dollars.
Le Burkina Faso a été l'un des premiers pays à être qualifiés pour
recevoir
l'assistance dans le cadre de l'Initiative PPTE.
Après avoir apprécié positivement les efforts soutenus de réforme
sociale et
structurelle entrepris par le Burkina, ainsi que l'engagement du
pays à
réduire la pauvreté, l'IDA et le FMI estiment qu'il est éligible
pour
recevoir une assistance supplémentaire de 300 millions de dollars.
Ainsi, le pays réalise des économies cumulées de 700 millions de
dollars sur
les fonds qu'il aurait dû consacrer au service de sa dette au
cours des
prochaines années.
Bien que les autorités indiquent vouloir allouer ces ressources
aux secteurs
sociaux, comme l'exige le PPTE, les femmes demandent que le
Gouvernement
précise dès à présent la part qui leur revient.
"Il faudrait que dès maintenant, la femme burkinabé puisse voir
de façon
concrète, la part qui lui revient et qui lui permettra de lutter
contre la
pauvreté et surtout, d'en sortir", affirme Madeleine Ouangrawa,
responsable de la Coalition des Associations et ONG Féminines du
Burkina
(COAFEB).
Les femmes burkinabé ont déjà défini leurs priorités. Si la
majorité pense
qu'il est important d'investir dans l'éducation des femmes, un
grand nombre
estime qu'il est temps d'assurer une autonomie économique à celles
qui
forment plus de la moitié des 11 millions de Burkinabé.
Pour Ouangrawa, qui a participé à l'Assemblée Générale Spéciale
des Nations
Unies tenue à New York en juin dernier, la priorité doit être
accord ée à
l'éducation. La réunion de juin s'était exclusivement concentrée
sur la
revue de la mise en uvre de la Plate-Forme d'Action de Beijing,
adoptée
lors de la quatrième Conférence Mondiale des Femmes tenue en 1995
en Chine.
"Il a été démontré à New York qu'il existe un lien intrinsèque
entre
pauvreté et niveau d'instruction", a expliqué Ouangrawa. "Quand
un pays
accepte de faire l'effort d'éduquer au maximum sa population,
hommes comme
femmes, les gains s'en ressentent automatiquement, en matière de
santé,
d'hygiène, de citoyenneté et de bien-être", a-t-elle précisé.
Amadou Yaro, fiscaliste, partage cet avis. "J'aurais voulu que
cet
allégement soit accompagné de certaines conditions. Il faut que
l'on oblige
les Etats bénéficiaires à injecter effectivement le gain de cette
réduction
dans les
secteurs sociaux, avec obligation de résultat", affirme Amadou.
"L'histoire regorge d'exemples de pays qui ont reçu beaucoup
d'argent et
qui l'ont dilapidé", ajoute-t-elle.
Entre 1995 et 1997, le Burkina a consacré chaque année 3,6 pour
cent de son
Produit National Brut (PNB) à l'éducation. Mais malgré ces
efforts, ce pays
sahélien a l'un des plus bas niveaux de scolarisation au monde. En
1997, le
taux brut de scolarisation, du primaire au supérieur, n'était que
de 25
pour cent pour les garçons et 16 pour cent pour les filles, selon
un rapport
du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).
Clémentine Ouédraogo, présidente de Promo-Femmes-Développement,
une
association qui assiste les femmes sur le plan administratif et
matrimonial,
estime que l'aide des autorités doit être accompagnée de
subventions afin de
satisfaire les besoins économiques des femmes.
"Chez nous, la pauvreté est telle que le petit crédit ne suffit
plus.
Lorsque les femmes remboursent leurs prêts à 100 pour cent, cela
ne signifie
nullement qu'elles s'en sortent bien. Ayant peur de perdre la face
au sein
de leur communauté, certaines préfèrent s'appauvrir davantage,
allant même
jusqu'à vendre leurs biens, pour rembourser ces crédits", affirme
Ouédraogo.
Les femmes burkinabé indiquent qu'elles veulent désormais
participer plus
activement au développement économique de leur pays. Elles
estiment que les
autorités devraient mettre l'accent sur l'indépendance économique
de la femme.
Selon Nathalie Somé, journaliste, "il ne saurait y avoir
émancipation sans
indépendance économique. Il nous faut donc obliger les gouvernants
à donner
aux femmes les moyens de devenir de véritables agents du
développement, au
lieu de n'être que de simples consommatrices", a-t-elle déclaré.
"Nous devons veiller à ce que dans chaque domaine, les programmes
soient
élaborés dans le cadre d'une synergie d'actions entre les
gouvernants, les
organisations non gouvernementales, la société civile et les
médias", a dit
Nathalie Somé.
Françoise Bangré, présidente de la Mutuelle des Producteurs
Agricoles du
Burkina (MUPAB), développe une autre opinion. "Si l'on veut que
la femme
décolle économiquement, il est urgent de la libérer du trop-plein
de charges
ménagères, pour qu'elle puisse se consacrer à ses activités
d'auto-promotion
(petit commerce, élevage, maraîchage, tissage)", indique
Françoise.
Le Sommet de New York avait invité les gouvernements à créer un
fonds de
développement pour les femmes. Ce fonds permettrait à ses
bénéficiai res de
prouver qu'elles possèdent des capacités manageriales parfois
supérieures à
celles des hommes.
D'habitude, les femmes burkinabé reçoivent de petits crédits
d'institutions
telles que le Fonds d'Appui aux Activités Rémunératrices des
Femmes (FAARF).
Mais cela ne contribue nullement à résoudre leurs nombreux
problèmes.
Les femmes, qui constituent 52 pour cent de la population du
Burkina,
assurent près de 80 pour cent de la production agricole.
Cependant, des
pesanteurs socioculturelles, telle que l'impossibilité d'accéder à
la terre,
empêchent la
femme de jouer pleinement son rôle de catalyseur du développement.
De plus, les pratiques les plus rétrogrades, dont l'excision qui
touche plus
de 70 pour cent des femmes du Burkina, les mariages précoces, les
mariages
forcés, les bastonnades, ont toujours droit de cité dans ce pays.
Marie Gisèle Guigma, Ministre de la Promotion de la Femme, pense
que les
pesanteurs sociologiques sont à la base des blocages constatés
dans la mise en
uvre des recommandations de Beijing. "Si des efforts ne sont pas
faits à
ce niveau, cela va beaucoup freiner les prises de décision dans le
domaine de la
promotion de la femme", explique-t-elle.
Au milieu des années 80, le Gouvernement a tenté de relever le
défi de
l'égalité entre les sexes en déclarant le 8 mars, qui marque la
Journée
Internationale de la Femme, chômé et payé au Burkina. Après la
Conférence de
Beijing en 1995, un ministère de la Promotion de la femme a été
cré é. Mais
ces actions sont jugées insuffisantes aujourd'hui.
"Il ne suffit pas de mettre en place un ministère chargé de la
question de
la femme", s'insurge Ouangrawa. "Encore faut-il lui donner les
moyens de
fonctionner, pour qu'il puisse surveiller dans chaque ministère
l'avancé e
effective des dossiers sur la promotion de la femme", ajoute-t-
elle.
Bangré estime que dans ces conditions, la lutte pour l'égalité
entre les
sexes est très rude. "L'égalité des sexes n'est pas pour demain.
Ce débat a
entraîné des divorces dans plusieurs villages où la femme est
perçue comme
une machine à faire des enfants. Pas plus", déplore-t-elle.