BRAZZAVILLE, 2 août (IPS) – Une tension perceptible affecte
actuellement les
relations entre le Congo-Brazzaville et le Congo-Kinshasa, qui
s'accusent
mutuellement de soutenir les groupes armés en rébellion contre les
gouvernements des deux pays.
Kinshasa accuse le Congo-Brazzaville d'appuyer les rebelles du
Mouvement de
Libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba, un des mouvements
rebelles
qui luttent contre le pouvoir de Kabila. Dans un passé récent, la
RDC a
reproché à Brazzaville d'abriter les anciens dignitaires proches
du défunt
maréchal Mobutu.
Les autorités du Congo-Brazzaville, elles, accusent la RDC
d'apporter son
soutien aux miliciens Ninjas de l'ancien Premier ministre en exil,
Bernard
Kolelas. Les Ninjas, mis en déroute dans la région du Pool au sud
de
Brazzaville, se trouveraient dans la province du Bas-Congo, où ils
bénéficieraient de l'assistance des autorités provinciales de la
RDC.
Albert Oboua, directeur des informations de la télévision
nationale du
Congo-Brazzaville, confirme la tension entre les deux Etats.
"Kinshasa a accusé le régime de Brazzaville d'avoir facilité une
attaque
d'un mouvement rebelle contre la ville de Bolobo au nord de
Kinshasa, à
partir de la zone de Gamboma au centre du Congo. Il estime aussi
que
Brazzaville continue d'assister les militaires de l'ancienne
Division
Spéciale Présidentielle (DSP), une unité d'élite montée par le
défunt
maréchal Mobutu", explique-t-il.
"Pour sa part, Brazzaville continue de soutenir à tort ou à
raison que
Kinshasa reste le point de repli stratégique de l'opposition au
pouvoir de
Monsieur Sassou, et que les autorités de Kinshasa auraient décidé
d'appuyer
les exilés congolais", précise Oboua.
Les autorités de Brazzaville reconnaissent que le climat de
méfiance entre
les deux Congo ne s'est toujours pas dissipé.
"Kabila sait que nous ne soutenons pas Bemba. Il veut créer un
alibi pour
entretenir la tension et la méfiance entre les deux pays", a
indiqué un
proche du pouvoir qui a requis l'anonymat. Le régime du Président
Kabila
n'est pas convaincu de la neutralité proclamée par Brazzaville
dans la crise
en RDC. Il continue de croire que les rebelles du MLC reçoivent
une aide
multiforme du pouvoir de Brazzaville, estime-t-il.
"Plusieurs délégations militaires de la RDC se sont rendues à
Impfondo et à
Dongou pour voir si nous soutenons les rebelles du MLC. Rien n'a
été trouvé.
Alors, la RDC veut trouver un prétexte pour maintenir la
tension", ajoute-t-il.
Impfondo et Dongou sont deux localités situées au nord du Congo-
Brazzaville,
non loin de la région de l'Equateur, où l'armée de la RDC mène
actuellement
une offensive contre les rebelles du MLC.
La recrudescence des combats dans la région de l'Equateur a
contraint 35 à
45.000 personnes à fuir la région pour chercher refuge au nord du
Congo-Brazzaville.
"Nos populations situées dans les zones d'Impfondo et de Liranga
(nord du
Congo-Brazzaville) sont en insécurité du fait de la guerre de
l'autre coté
en RDC", reconnaît le chef d'Etat major, le Général Jacques Yvon
Ndollou.
La tension entre Brazzaville et Kinshasa est ravivée par la
volonté des deux
Gouvernements de contrôler le trafic sur les fleuves Oubangui et
Congo
qu'ils partagent en commun. Le fleuve Congo constitue la frontière
naturelle
entre les deux pays, tandis que l'Oubangui arrose les deux Congo
dans leur
partie nord.
Récemment, un bateau battant pavillon congolais a été arraisonné
par les
soldats de la RDC qui, de source militaire, n'auraient pas obéi
aux
instructions de leur hiérarchie. Les soldats recherchaient des
armes
destinées éventuellement aux rebelles de Jean-Paul Bemba.
"Tant qu'il y aura guerre en RDC, nous connaîtrons ce genre
d'incidents, et
nos populations seront victimes d'exactions", déclare Ndollou.
"Les populations sont en danger. Nous prenons des mesures de
sécurité" , a
ajouté Ndollou, qui précise que des patrouilles des forces armées
du
Congo-Brazzaville se déroulent le long du fleuve Congo et de son
prolongement sur l'Oubangui.
Les incidents se multiplient entre les deux Congo ces derniers
temps.
Récemment, les autorités de Brazzaville ont restitué à la RDC un
hélicoptère
de combat qui s'était posé en catastrophe à Ndolé, à 30 km de
Mossaka, dans
la région de la Likouala au nord du Congo-Brazzaville.
Selon la version officielle, cet hélicoptère y a atterri à cause
du
brouillard. De sources indépendantes, l'appareil effectuait un vol
de
reconnaissance des positions du chef rebelle Bemba, dans la région
de
l'Equateur. Les troupes gouvernementales de la RDC opèrent
régulièreme nt des
incursions sur les fleuves Oubangui et Congo pour traquer les
rebelles du MLC.
Les agences d'aide humanitaire font également les frais de la
tension qui
règne sur les deux fleuves.
" Une barge du Haut Commissariat des Nations Unies pour les
Réfugiés (HCR),
partie de Brazzaville en avril dernier pour Impfondo, est arrivée
trois mois
plus tard. Le retard a été causé par des exactions des troupes de
la RDC.
Habituellement, une barge passe une dizaine de jours entre
Brazzaville et
Impfondo", explique le préfet régional par intérim, Bayack
Moussolo.
"Quelqu'un occupe d'autorité le fleuve Oubangui. C'est pour cela
que nous
avons interdit les déplacements sur l'Oubangui", a-t-il indiqué,
faisant
allusion à la présence massive des forces de la RDC sur le fleuve.
Kilan Kleinschmidt, coordonnateur des activités du HCR pour le
Congo-
Brazzaville, qui a récemment effectué une mission dans la région
de la
Likouala, a constaté la présence des troupes gouvernementales de
la RDC sur
certaines îles du Congo.
Kleinschmidt déplore l'insécurité qui ne permet pas à l'agence de
distribuer
normalement son aide aux nécessiteux. "L'accès a été difficile en
raison de
nombreux contrôles effectués par les troupes de Kabila. Si les
combats
reprennent, les réfugiés seraient abandonnés à eux-mêmes, et une
catastrophe
humanitaire pourrait s'y produire, car aucune organisation ne
pourra leur
venir en aide", a-t-il précisé.
La tension entre les deux Congo entraîne déjà des conséquences
économiques
graves au Congo-Brazzaville, qui dépend largement de son voisin
pour le
transport des produits pétroliers. Kinshasa a suspendu le trafic
de ces
produits qui transitaient jusque-là par le port de Matadi. Comme
conséquence
immédiate, le prix du litre du carburant à Brazzaville est passé
de 400 F
CFA à 1.500 F CFA.
Les observateurs craignent que la guerre n'éclate entre les deux
pays dé jà
secoués par des crises internes. Pour écarter tout risque de
conflit, un
accord de non-agression avait été signé entre Kinshasa et
Brazzaville en
décembre 1998.
Aux termes de cet accord, les Chefs d'Etat des deux pays s'étaient
engag és à
ne pas soutenir les mouvements rebelles hostiles à l'un ou
l'autre.
Ils devaient également s'abstenir de servir de base arrière pour
déstabiliser le pays voisin, et de constituer des patrouilles
mixtes de
police et de sécurité le long des frontières communes.
Ce pacte de non-agression a été renforcé par la signature en mai
dernier, en
Angola, d'un protocole d'accord par les chefs d'Etat major des
deux Congo.
Ce protocole prévoit la promotion des renseignements militaires.
Considéré comme une puissance régionale, l'Angola a pesé de tout
son poids
pour un rapprochement entre Sassou et Kabila. Ces efforts sont
restés vains.

