CULTURE-BENIN: L'art descend dans la rue pour dénoncer les tares des sociétés africaines

COTONOU, 31 juill. (IPS) – Trois jeunes artistes plasticiens
béninois
organisent pendant deux mois, une exposition itinérante de
tableaux,
destinée à dénoncer les maux dont souffreent les sociétés
africaines.

Simon Soha alias Siso, Basile Moussougan alias Bamouss et Denis
Akwété
Dossou alias Négro exposent du 25 juillet au 24 septembre 2000 une
quarantaine de tableaux sur la place publique à Cotonou, la plus
grande
ville du Bénin.
"Les uvres exposées portent sur les maux qui minent l'Afrique.
On a choisi
le thème des masques et des hommes pour dénoncer la comédie
humaine, pour
révéler le vrai visage des hommes", affirme Simon Soha, le porte-
parole des
trois artistes.
Intitulée "L'art dans la rue", cette exposition itinérante
présente des
uvres qui utilisent l'art plastique pour dénoncer les tares des
sociétés
africaines et faire réfléchir les Africains sur les problèmes qui
les
empêchent de progresser.
"Il y a des salariés béninois qui gagnent par exemple 50.000 F
CFA par mois
et qui de ce fait, n'arrivent pas à subvenir convenablement aux
besoins de
leur famille. Mais lorsque l'un de leurs parents décède, parfois
par manque
de soins suffisants, vous allez voir ces mêmes personnes,
miséreuses,
s'endetter pour des millions de F CFA juste pour faire des
cérémonies
grandioses à ce parent qu'ils n'ont pas pu nourrir de son
vivant", raconte
Soha.
Ce fait de société très courant au Bénin est dénoncé à travers un
tableau de
Soha intitulé 'La chute de l'imitateur'. Les Béninois adorent
faire des
cérémonies grandioses à l'occasion des funérailles de leurs
parents, même si
du vivant de ceux-ci, ils n'étaient pas capables de s'occuper
convenablement
d'eux.
Siso, Bamouss et Négro ont choisi de mettre leur art au service de
la
conscientisation du peuple, disent-ils.
"Il y a des tas de gens qui cherchent à changer le monde en le
mettant à
leur service. Nous les artistes avons décidé de changer le monde
sans le
rendre amer; nous sommes des artistes engagés, et nous voulons que
l'Afrique
change positivement", confie Soha.
"L'homme d'Asie ou d'Amérique latine par exemple observe
l'Européen vivre,
et il ne prend chez lui que ce qui peut l'aider à avancer sans
nuire ou
porter ombrage à sa propre culture. L'Africain par contre, imite
bêtemen t
l'Européen au point d'y perdre sa culture. L'Africain veut
ressembler à
l'Européen à n'importe quel prix. Pour y parvenir, il doit manger
des frites
comme l'Européen, porter des vestes et des cravates comme
l'Européen, même
s'il fait extrêmement chaud, porter des mini-jupes comme les
Européennes",
explique Soha.
Chacune des 40 uvres exposées par ces trois artistes s'attaque à
un
problème propre au Bénin ou à l'Afrique tout entière.
Soha expose par exemple un trône africain couvert de mousse, en
dessous
duquel il a placé beaucoup de clous astucieusement camouflés et
capables de
blesser celui qui se hasarderait à s'y asseoir. Soha dénomme son
uvre "Le
rôle du responsable" qui, selon lui, ne doit pas s'asseoir, ni se
reposer,
d'où la présence des clous sous le siège.
Le responsable est celui qui reste debout et dirige par l'exemple,
explique-t-il. "Or les responsables africains sont tout le temps
dans les
bureaux climatisés et vocifèrent leurs ordres par téléphone, on ne
les voit
jamais sur le terrain et ils veulent faire marcher le continent,
de quelle
manière?", se demande-t-il.
Sur un autre tableau de très grande dimension appelé "Migbo"
(arrêtez),
Soha dessine un homme couché, qui semble mort. Il symbolise
l'Afrique malade
et abbattue par ses vices que sont la corruption, la mauvaise
gestion des
biens publics, la gabégie, la jalousie et la mesquinerie.
"Ce sont-là des maux qui sont présents partout sur le continent,
et qui à
terme vont terrasser l'Afrique comme l'est déjà l'homme couché sur
le
tableau", explique l'artiste.
Son collègue Négro appelle pour sa part à l'unité des Africains à
travers
une oeuvre qu'il a appelée "Gbénonkpo" (Union sacrée). Sur le
tableau, on
voit trois hommes qui essaient de soulever ensemble une charge un
peu trop
lourde pour une seule personne.
"Cette oeuvre est faite pour interpeller la conscience des
dirigeants
africains qui ne cessent de se chamailler pour des intérêts
pesonnels au
détriment de ceux de tous. Pour mieux se développer, les Africains
doivent
s'unir à l'instar des Européens", explique Négro.
André Jolly, le directeur du Centre culturel français de Cotonou,
sédu it par
les idées des trois artistes béninois, a offert l'esplanade de son
institution pour accueillir le vernissage de cette exposition.
"L'idée d'exposer des uvres d'art dans la rue n'est pas tout à
fait
nouvelle au Bénin, puisqu'il y a déjà eu une première expérience
dénommée
Boulev'Art il y a quelques mois de cela. Si on renouvelle
l'expérience,
c'est pour susciter l'intérêt du public pour l'uvre artistique",
explique-t-il.
"Lorsque les uvres sont dans la rue, on n'hésite plus, on
s'arrête et on
regarde. Au-delà de la sensibilisation, nous voulons aussi
habituer les
Béninois à voir et à comprendre l'uvre d'art", précise Jolly.
Pour Tola Koukoui, comédien béninois de renom, Directeur du
Festival
International du Théâtre du Bénin (FITHEB), il est bon qu'à la
manière des
hommes de théâtre, les artistes plasticiens aillent aussi vers le
public
afin qu'il leur pose des questions sur leur art.
Mieux, explique Koukoui, le public béninois n'étant pas
culturellement
ouvert à l'art plastique, il appartient aux artistes d'aller vers
ce public
pour lui expliquer son art, et en profiter pour faire passer son
message,
d'où l'utilité de cette exposition itinérante.
Rissikatou Adéchokan, étudiante en lettres modernes à l'Université
Nationale
du Bénin, grande passionnée d'art, apprécie "la pertinence des
messages que
les artistes ont voulu transmettre à travers leurs uvres. Ils ont
fait une
peinture assez juste du Bénin à travers leurs uvres", affirme-t-
elle.
"Les hommes sont égoïstes, vaniteux, paresseux et avides de
pouvoir. Je
retrouve malheureusement toutes ces tares de mon pays à travers
les uvr es
de ces trois artistes que je souhaite vivement que beaucoup de
compatriotes
viennent visiter pour se reconnaître, s'identifier et se mirer.
Cela les
aidera peut-être à changer de comportement", conclut-elle.