NATIONS UNIES, 11 juin (IPS) – Un nouveau livre écrit par
l'Egyptien Boutros
Boutros-Ghali, ancien Secrétaire général des Nations Unies,
permet de mieux
comprendre comment les Nations Unies sont manipulées par le
membre le plus
puissant : les Etats-Unis.
Boutros-Ghali se donne beaucoup de mal pour prouver dans son
nouveau livre
publié en anglais et intitulé "Unvanquished : A US-UN Saga"
comment les
Etats-Unis fixent le programme politique et administratif des
Nations Unies.
Ce livre de 345 pages sera publié par Random House (USA) au
cours de ce mois.
L'ancien patron de l'ONU fait un récit détaillé de la campagne
orchestrée
par les Etats-Unis pour l'empêcher de briguer un second mandat
de cinq ans,
après l'expiration du premier en décembre 1996.
Boutros-Ghali démontre que bien qu'on l'ait accusé d'être "trop
indépendant" vis-à-vis des Etats-Unis, il faisait pratiquement
tout pour
plaire à Washington.
L'ancien Secrétaire général de l'ONU raconte que lors d'une
réunion, il
avait dit à l'ancien Secrétaire d'Etat américain, Warren
Christopher, qu'un
grand nombre d'Américains étaient affectés à des postes aux
Nations Unies,
"à la demande de Washington, et ce, malgré l'objection des
autres Etats
membres de l'ONU".
"Je faisais la volonté de Washington, disais-je, parce que je
voulais le
soutien des Américains pour réussir dans ma mission (de
Secrétaire
général)", affirme Boutros-Ghali. Mais Christopher a refusé de
répondre.
Boutros-Ghali avait eu l'une de ses "chaudes disputes" avec
l'ambassadrice
américaine, Madeleine Albright (l'actuelle Secrétaire d'Etat
américaine), en
1995, au moment où il fallait nommer un nouveau directeur
général du Fonds
des Nations Unies pour l'Enfance (Unicef). Cette dispute
"semblait irriter
Albright plus que tous nos problèmes précédents".
Le Président Bill Clinton voulait que William Foege, l'ancien
patron des
centres américains de lutte contre les maladies, soit nommé à la
tête de
l'Unicef pour succéder à James Grant, un autre Américain.
"Je lui ai rappelé que le Président Clinton m'avait demandé de
nommer Foege
lorsque nous nous étions réunis dans le Bureau ovale en mai
1994", déclare
Boutros-Ghali dans son livre. "Je lui ai donné la réponse que
j'avais déjà
donnée au Président Clinton : bien que le docteur Foege soit
sans doute une
personnalité distinguée, je ne pouvais malheureusement pas
obéir".
Boutros-Ghali avait également dit à Clinton qu'il s'était
personnellement et
publiquement engagé à accroître le nombre de femmes aux hauts
postes des
Nations Unies. Il avait particulièrement souligné que l'Unicef
pouvait être
très bien dirigé par une femme.
La Belgique et la Finlande avaient déjà proposé des candidates
"exceptionnelles" et – comme les USA refusaient de payer leurs
cotisations
et faisaient des remarques désobligeantes sur les Nations Unies –
"les
autres nations n'acceptaient plus automatiquement que le
directeur de
l'Unicef soit inévitablement un Américain ou une Américaine".
"Les USA devraient choisir une candidate, puis après je vere
que je
peux faire", puisque pour procéder à une telle nomination, il
fallait
consulter les 36 membres du comité exécutif de l'Unicef, a
indiqué
Boutros-Ghali à Albright.
"Albright a roulé les yeux et composé une mine en répétant une
expression
qu'elle utilisait quand elle était frustrée", écrit-il. Pendant
que les USA
insistaient sur la candidature de Foege, Boutros-Ghali disait
que "bon
nombre de pays membres du comité exécutif de l'Unicef étaient
fâchés et me
chargeaient de dire aux Etats-Unis d'aller au diable".
Les Etats-Unis ont finalement proposé la candidature d'une femme
: Carol
Bellamy, ancienne directrice du Corps de la Paix. Bien que
Elizabeth Rehn de
la Finlande ait reçu 15 voix contre 12 pour Bellamy, Boutros-
Ghali avait
demandé au président du comité de convaincre les membres afin
qu'ils
dégagent un consensus sur l'élection de Bellamy. Celle-ci devait
permettre
aux Etats-Unis de ne pas perdre le monopole qu'ils avaient sur
l'Unicef
depuis sa création en 1947.
Boutros-Ghali fait remarquer que lorsqu'il prenait service en
janvier 1992,
50 pour cent du personnel chargé de l'administration et de la
gestion des
Nations Unies était des citoyens américains, alors que
Washington ne
finançait que 25 pour cent du budget normal de l'organisation.
Lorsque l'administration de Clinton a pris fonction à Washington
en janvier
1993, elle a prié Boutros-Ghali de renvoyer deux hauts
fonctionnaires des
Nations Unies nommés à la demande de l'administration du
Président sortant
George Bush. Les deux fonctionnaires étaient les sous
secrétaires généraux
Richard Thornburgh et Joseph Verner Reed.
La nouvelle administration de Clinton avait exigé leur renvoi
bien qu'ils
fussent théoriquement des "fonctionnaires internationaux" qui
ne
relevaient que de l'autorité de l'organisation mondiale,
explique
Boutros-Ghali.
Les deux sous secrétaires ont été remplacés par deux autres
Américains qui
avaient la bénédiction de l'administration de Clinton.
Tout juste avant son élection en novembre 1991, Boutros-Ghali se
rappelle
que quelqu'un lui avait dit que John Bolton, l'adjoint au
Secrétaire d'Etat
chargé des organisations internationales, était "en
désaccord" avec le
précédent Secrétaire général, Javier Perez de Cuellar, parce que
ce dernier
"ne faisait pas assez attention aux intérêts américains".
"J'ai donné à Bolton l'assurance de mon respect pour la
politique
américaine, j'ai également affirmé que sans le soutien des Etats-
Unis, les
Nations Unies seraient paralysées", signale-t-il.
Boutros-Ghali raconte aussi que le Secrétaire d'Etat, Warren
Christopher,
essayait de le convaincre de déclarer qu'il ne briguerait pas un
second
mandat, mais il a refusé.
"Vous ne pouvez sûrement pas renvoyer le Secrétaire général des
Nations
Unies par un diktat unilatéral des Etats-Unis. Les autres
membres du Conseil
de sécurité n'ont-il pas de droits ?", s'était-il exclamé.
Malgré son profond déplaisir, Christopher a marmonné quelques
mots et
raccroché son téléphone.
Boutros-Ghali révèle aussi qu'à la fin de l'année 1996, le
département
d'Etat réclamait son "élimination", et cette instruction était
devenue
pendant des mois la seule obsession de Albright.
"Elle avait accompli sa mission diplomatique adresse. Elle
avait mené
sa campagne avec détermination et ne laissait passer aucune
occasion pour
démolir mon autorité et ternir mon image. Tout le temps, elle
arborait un
visage serein, un sourire amical, et répétait des expressions
amicales et
pleines d'admiration", écrit Boutros-Ghali.
"Je me suis rappelé qu'un intellectuel hindou m'avait dit qu'il
n'y avait
aucune différence entre la diplomatie et la tromperie".
("Unvanquished : a US-UN Saga" est publié par Random House,
New
York, USA. e-mail: www.atrandom.com Prix : 29.95 dollars)

