HARARE, 14 mai (IPS) – En tant qu'aînée de sa famille, Venia
Magaya, 52 ans,
a été désignée par un tribunal communautaire à Harare, la
capitale
zimbabwéenne, comme héritière de la maison paternelle.
Cependant, son demi-frère a fait appel contre la décision de la
cour, sous
prétexte que Venia est une femme. La Cour des Magistrats, une
cour
supérieure au tribunal communautaire, a donné raison au demi-
frère. Magaya a
ensuite saisi la Cour suprême, mais tous les cinq juges de la
plus haute
instance juridique ont rejeté l'appel en février.
Magaya a été éjectée de la maison paternelle à Mabvuku, la
banlieue pauvre
d'Harare où elle est née, et vit actuellement dans une cabane.
Ce qui
contrarie le plus Magaya, c'est que son demi-frère, Nakayi
Shonhiwa, possède
déjà une maison et, il n'est même pas le fils aîné.
Le fils aîné, Frank Shonhiwa Magaya, a refusé depuis quelques
années de
revendiquer l'héritage paternel sous prétexte qu'il ne pouvait
pas s'occuper
de la famille.
"Ils sont venus en mon absence et ont fait sortir mes bagages
et mes
petits-fils de la maison", raconte Magaya en pleurant.
"Depuis, la maison
a été vendue. Je ne comprends pas pourquoi mon frère m'a traitée
de cette
façon. Je pense qu'il était simplement jaloux parce que je
vivais dans la
maison".
Le problème a commencé aussitôt après la mort de leur père. Avec
le soutien
de sa mère et de trois autres parents, Magaya est allée réclamer
la maison
paternelle, et le tribunal communautaire la lui a léguée.
Conformément au droit coutumier, les héritiers du sexe masculin
sont
supposés prendre soin et soutenir la famille de leur parent
défunt, mais en
pratique les veuves et les enfants à charge sont souvent
négligés par les
héritiers.
La décision du tribunal est contestée par les groupes de défense
des droits
des femmes zimbabwéennes.
En prenant une telle décision, les magistrats ont annoncé que
"Venia Magaya
est une femme et ne peut pas, par conséquent, hériter de la
maison
paternelle pendant que son frère est là".
Selon le droit coutumier, si une personne non mariée ou mariée
sous le
régime du droit ou de la coutume africaine meurt ou si une
personne née de
parents mariés conformément au droit ou à la coutume africaine
meurt sans
avoir laissé un testament, ses biens doivent être administrés et
distribués
selon les us et les coutumes du groupe ethnique ou du peuple
auquel elle
appartient.
N'étant pas convaincus par le jugement, les groupes de défense
des droits
des femmes ont marché jeudi dans les rues d'Harare pour exprimer
leur
"détresse et leur profonde préoccupation" face à la manière
dont la Cour
suprême a tranché l'affaire.
"Nous avons formé une coalition de femmes dont le rôle est de
suivre très
attentivement et de faire pression sur le processus de réforme
constitutionnelle afin que les questions liées aux droits des
femmes soient
prises en compte. Si nos lois et notre Constitution sont
correctes, elles
limiteront les décisions que les juges prennent à la Cour",
affirme Lydia
Zigomo-Nyatsanza, présidee l'association des femmes
zimbabwéennes.
Elles sont environ 100 femmes à regretter le maintien des
articles du droit
coutumier, qui entravent et désavantagent les femmes
zimbabwéennes, dans
l'Acte de 1982 sur l'âge légal de la majorité (LAMA).
Selon le LAMA, à l'âge de 18 ans, une femme est complètement
émancipée ; en
conséquence, elle n'a plus besoin d'un tuteur pour l'aider à
revendiquer ses
droits reconnus par la loi ou à prendre certaines
responsabilités.
Les militantes estiment que la décision de la Cour est "injuste
parce
qu'elle empêche le développement du droit coutumier qui était
souvent
modifié au profit du peuple et conformément à ses besoins
changeants. Cette
décision annule aussi les droits accordés aux femmes africaines
par l'Acte
sur l'âge légal de la majorité".
Les femmes soutiennent que la Cour suprême a créé un précédent
rétrograde
qui compromet les droits des femmes zimbabwéennes et défie
l'autorité du
Parlement.
"L'interprétation de la Cour suprême nous amène à nous demander
quels
droits les femmes ont obtenu depuis le vote de l'Acte sur l'âge
légal de la
majorité", ont dit les femmes dans une lettre envoyée au
ministère de la
Justice, des Affaires légales et parlementaires, à la
Présidence, au
Procureur général et à la Cour suprême.
"Ce qui nous alarme, c'est que la Cour suprême instaure de
nouveau les
désavantages et les entraves dont les femmes sont victimes sous
le régime du
droit coutumier, alors que le Parlement avait clairement
l'intention de
retirer ces entraves par le vote du LAMA", commente la lettre.
"Nous
croyons qu'une femme africaine ne peut pas être majeure . . . et
demeure
alors une mineure conformément au droit coutumier".
Le juge Muchechetere déclare que bien que le LAMA cherche à
libérer les
femmes sous le droit civil, il n'a jamais été question que les
tribunaux
interprètent l'Acte sur la majorité de façon à donner aux femmes
des droits
supplémentaires qui entravent et déforment certains aspects du
droit
coutumier. Les autres juges ont approuvé ce jugement de leur
collègue.
Muchechetere reconnaît qu'il est nécessaire de promouvoir
l'égalité des
sexes, mais il pense aussi qu'il faut faire attention au droit
coutumier
africain . . . car le droit coutumier a régi pendant longtemps
l'organisation des peuples africains et la majorité des
Africains du
Zimbabwe vivent toujours dans les zones rurales et organisent
leur vie
conformément à ce droit.

