COTONOU, 7 déc. (IPS) – La colonisation a amené l'architecture
européenne et
une prédilection pour les matériaux étrangers de construction au
Bénin, ce
qui amène cette nation de l'Afrique de l'Ouest à importer la
plupart des
composants utilisés dans la construction des maisons urbaines.
L'objectif de l'architecte Djossè Léobard Houénou est d'inverser
cette
tendance. Depuis des années, il bat campagne pour réhabiliter
l'architecture
traditionnelle et l'utilisation de matériaux locaux dans la
construction des
maisons traditionnelles et modernes ainsi que des immeubles de
grand standing.
Léobard, 40 ans, a étudié l'architecture à Paris avant
d'entreprendre de
revaloriser l'architecture traditionnelle africaine. "La
dépendance
chronique du Bénin par rapport aux techniques et matériaux
importés a
aggravé notre endettement extérieur", indique-t-il. "La
construction avec
la terre peut aider à résoudre ce problème".
Les études effectuées par Design 7 – un cabinet de recherches
architecturales qu'il a créé en 1990 pour étudier les
différentes façons
d'utiliser les matériaux locaux tels que la pierre, la terre, le
bois, la
paille, les nattes et le bambou, montrent qu'elles réduisent de
moitié les
coûts de construction. Un appartement moyen de deux chambres
construit avec
des matériaux importés coûte environ trois millions de francs
CFA (environ
5263 dollars). Par contre, l'utilisation des matériaux locaux
réduit le coût
à près de 1,5 millions de franc CFA, d'après les estimations de
Léobard.
Beaucoup de gens n'ont pas autant de moyens ici. Même une maison
construite
à l'aide de matériaux locaux est chère pour les travailleurs,
surtout ceux
dont les salaires sont proches du salaire minimum mensuel qui
équivaut à
environ 38,5 dollars. Les 90 dollars que le travailleur moyen
gagne
mensuellement ne sont pas non plus suffisants. "Les
constructions moins
chères sont une nécessité pour le Bénin et la plupart des pays
africains qui
sont confrontés à la réduction de leurs ressources et à
l'augmentation de
leurs populations", déclare Léobard.
Les constructions en terre qu'il essaie de vulgariser sont le
résultat des
recherches qu'il a effectuées sur l'architecture traditionnelle
de 1987 à
1990 dans de nombreux villages en Guinée, au Nigeria, au Ghana,
au Niger, au
Burkina Faso et au Sénégal. A certains endroits, il a passé des
jours,
parfois des semaines, à interroger les villageois sur leurs
techniques
architecturales. "Le Mali, par exemple, est un très grand pays
sans béton
ni acier", explique Léobard. "J'ai été très impressionné par
une ville
comme Djenné où toutes les maisons sont construites en terre".
Cependant, à Cotonou, la plupart des citadins achètent,
construisent ou
rêvent de construire des maisons "modernes", bien qu'une
dévaluation de 50
pour cent du CFA en 1994 ait provoqué l'augmentation des prix
des produits
importés, et obligé les Béninois à commencer à jeter un regard
différent sur
atériaux locaux.
Le Bénin produit du ciment, mais chaque année, il en importe
environ 300.000
tonnes, à peu près la moitié de ses besoins. Tous les autres
matériaux de
construction tels que le fer, la tuile, les carreaux et les
installations
sanitaires sont importés. Le Centre Béninois du Commerce
Extérieur est
incapable de dire combien le Bénin dépense sur ces importations,
mais au
même moment, il signale que le déficit commercial causé par ces
importations
s'élevait à 416,7 millions de dollars en 1995.
"La solution que je propose nous permet d'utiliser des
matériaux locaux . .
.. et une main-d'uvre abondante pour créer des emplois,
utiliser moins
d'énergie . . . et finalement diversifier l'architecture tout en
respectant
les différences culturelles", déclare Léobard. Il ajoute que
ses
constructions à lui sont "moins chères, confortables, saines,
résistantes"
et dotées d'une "climatisation gratuite".
Depuis son apparition dans une émission culturelle à la
télévision nationale
en Septembre, à une heure de grande écoute, presque tous les
Béninois
reconnaissent le jeune homme qui a des cheveux rasta et parle de
l'architecture authentique et des constructions moins chères. Il
prépare un
livre qu'il espère publier bientôt. Le livre est intitulé
'Architecture
authentique en Afrique de l'Ouest'. Ce livre détaille ses
recherches,
convictions et expériences depuis 1990.
"Les recherches sont terminées", précise-t-il. "Je veux
maintenant faire
connaître et appliquer ce que j'ai découvert".
Pour cette raison, il déclare avoir besoin du soutien des
autorités
béninoises mais "aucun gouvernement de mon pays n'a jamais rien
fait pour
moi", se plaint-il. "Ils font tous des promesses qu'ils ne
tiennent pas",
explique Léobard avant d'ajouter que tout ce qu'il veut c'est la
reconnaissance officielle, un acte de confiance qui pourrait,
par exemple,
prendre la forme d'une décision officielle d'utiliser les
matériaux locaux
pour construire tous les immeubles publics.
Entre-temps, l'Ordre des architectes béninois a chaleureusement
accueilli
ses idées. En Novembre, elle a marqué le 15ème anniversaire de
sa création
par un concours de construction dont le thème était 'Un bâtiment
de rêve qui
coûte 10 millions (de francs CFA)'. Selon le président de
l'Ordre, Jules
Assogba, "l'avenir de l'architecture est nécessairement dans la
recherche
d'autres voies dont les matériaux locaux".
"Ce que Léobard fait est très intéressant et je crois qu'il a
besoin d'être
encouragé non seulement par l'ensemble des Béninois, mais aussi
par le
Gouvernement", souligne-t-il. Et d'ajouter: "D'autres
collègues suivent
actuellement ses pas et je crois que cela sera très bénéfique
pour le Bénin
vu le coût actuel des matériaux importés".
D'autres résidents de Cotonou sont également intéressés.
"Depuis que j'ai
suivi l'émission télévisée sur le travail fait par Léobard
Houénou, j'ai
décidé de construire ma prochaine maison avec des matériaux
locaux et mon
jeune frère Gustave, qui est docteur, a pris la même décision ce
jour-là",
affirme le professeur Gilles Johnson.
Adjoa Quenum, vendeuse de boissons alcoolisées dans un marché
local, veut
utiliser des matériaux locaux pour finir sa maison qu'elle a
commencé à
construire en 1992. "J'ai arrêter car le prix des matériaux
importés est
devenu excessif", explique-t-elle, "mais depuis que j'ai suivi
l'émission
télévisée sur le jeune architecte, je pense que je vais
reprendre la
construction de ma maison".
Léobard a reçu un grand encouragement du Programme Alimentaire
Mondial (PAM)
dont le Bureau de Cotonou veut qu'il construise ses dépôts de
conservation à
l'aide de matériaux locaux. Ses plus grands succès sont
cependant à Porto
Novo, sa ville natale, où il a construit beaucoup de maisons du
genre.
Léobard promet de lutter jusqu'au bout. "Je veux changer
quelque chose dans
la mentalité des Béninois", dit-il avec beaucoup de
détermination. "Je
veux que les Béninois comprennent que construire avec des
matériaux locaux
c'est construire peu cher, c'est choisir un confort local sain,
vivant et
performant".

