FINANCE: La Fusion Exxon-Mobil Pourrait Faire Plus De Mal Que De Bien

WASHINGTON, 4 déc. (IPS) – La plus riche fusion de l'histoire
pourrait
éroder la concurrence dans le secteur pétrolier, nuire aux
travailleurs, à
l'environnement et aux pays pauvres, préviennent les critiques
et les
analystes.

Exxon Corp. , le géant du pétrole, a racheté mardi sa rivale
Mobil Corp. à
77, 2 milliards de dollars. La compagnie s'appellera désormais
Exxon Mobil Corp.
Avec un revenu combiné estimé à 203 milliards de dollars l'année
dernière,
Mobil Corp. dépassera le groupe Royal Dutch-Shell et deviendra
la plus
grande compagnie pétrolière mondiale. Elle remplacera General
Motors et
deviendra la plus grande compagnie américaine.
Ces firmes comptent sur la réduction des coûts et l'augmentation
de la part
de marché pour accroître leurs richesses. "Cette fusion
renforcera notre
capacité et fera de nous des concurrentes efficaces dans cette
économie
mondiale instable et dans une industrie qui devient de plus en
plus
compétitive", ont-elles affirmé dans un communiqué conjoint.
Exxon espère économiser 2,8 milliards de dollars sur ses
opérations après la
fusion. Les compagnies ne veulent pas dire combien d'emplois
elles
envisagent de supprimer, mais d'après les estimations de Wall
Street, 10.000
personnes pourraient être renvoyées sur un effectif mondial de
120.000
employés.
"S'il faut tenir compte des anciennes fusions, des milliers de
travailleurs
perdront leurs emplois alors que les primes et les profits des
actionnaires
monteront en flèche", indique Daphne Wysham, chercheur à
l'institut des
études de politique générale.
La fusion abandonnerait essentiellement trois acteurs
internationaux de
l'industrie pétrolière privée et permettrait à Exxon Mobil de
contrôler plus
de 20,7 milliards de barils de pétrole et de réserves de gaz.
Elle produira
1,6 millions de barils par jour et pourra raffiner 6,7 millions
de barils.
L'accord réunit deux grandes composantes de John D. Rockfeller's
Standard
Oil Trust, le monopole du pétrole démantelé par le gouvernement
américain
depuis près de 90 ans. L'année dernière, Exxon et Mobil ont
livré 20 pour
cent de l'essence vendue par l'ensemble des compagnies
américaines, d'après
la revue commerciale 'National Petroleum News'.
La commission commerciale fédérale pourrait insister que le
nouveau
conglomérat vende certaines stations de gaz et certaines
raffineries pour
limiter l'absence de concurrence qui résultera de la fusion.
Mais, les
analystes politiques et industriels ont prévu une très faible
résistance
politique.
"Les membres du Congrès américain, avides de plaire aux
potentiels sponsors
de la campagne, resteront muets sur la dangereuse concentration
de pouvoir
créée par cette fusion", prédit Wysman.
"Personne ne dit que l'accord n'aboutira pas", affirme Robert
Stimpson,
analyste des marchés de capitaux à IDEA Inc. (New York).
Vu l'instabilité des marchés mondiaux, la dépression du pétrole
et des
autres produits ainsi que l'incertitude des perspectives
économiques, les
fusions sont le meilleur moyen de "foncer et d'assurer la
rentabilité",
estime Stimpson. "Tout le monde s'associe"
Cependant, depuis les années 1920, les fusions "ont eu tendance
à ne pas
produire les résultats que leurs promoteurs ont prévus, surtout
dans les
industries ayant un problème d'excès de capacité", annonce Doug
Henwood,
auteur de 'Wall Street' et directeur de publication de 'Left
Business
Observers'. Les raisons sont nombreuses mais "dans une
industrie
déclinante, même les firmes puissantes ne sont pas à l'abri du
déclin".
Néanmoins, les fusions et les acquisitions ont atteint un niveau
"stupéfiant", pense Henwood. "Tout d'abord, les petits pays
producteurs
de pétrole n'ont jamais eu un grand pouvoir de négociation, mais
après ce
genre de consolidation vraiment gigantesque, ils auront encore
moins de
pouvoir".
Dans une certaine mesure, "cela pourrait ne pas être une
mauvaise chose",
réplique Simon Billenness, analyste principal de Franklin
Research and
Development Corp., une firme de Boston spécialisée dans les
investissements
socialement responsables.
"Si les puissantes compagnies passaient un accord avec la junte
militaire
en Birmanie ou avec les Talibans en Afghanistan, ce serait bon
selon nous
car les régimes répressifs seraient dépourvus de la monnaie
forte", pense
Billenness.
Cependant, l'épée pourrait produire l'effet contraire si
certaines
compagnies "deviennent dures même avec les gouvernements plus
représentatifs et plus démocratiques qui ont besoin des droits
et des
recettes fiscales, prévient-il.
Après avoir essayé plusieurs fois de faire adopter des
résolutions demandant
aux compagnies d'améliorer leur politique vis-à-vis de
l'environnement et
des travailleurs, Billenness craint particulièrement que la
"culture
d'entreprise" d'Exxon ne domine cette nouvelle compagnie.
"Exxon a une culture complètement défensive à l'égard des
actionnaires
tandis que Mobil a, au moins, la volonté de s'asseoir pour
discuter",
dit-il. Les porte-parole d'Exxon ont, maintes fois, défendu leur
compagnie
en soutenant qu'elle est prête à écouter les "parties
prenantes".
Wysman signale cependant que les deux compagnies "font partie
des membres
les plus influents de la Coalition climatique mondiale, une
coalition
anti-environnementale. "Ce bloc commercial s'oppose aux accords
internationaux tels que le protocole de Tokyo qui ordonne la
réduction des
émissions des 'gaz à effet de serre' qui sont responsables du
réchauffement
de la planète.
La coalition a fait des publicités dans les journaux et à la
télévision pour
dire que les traités internationaux sur l'environnement exigent
que les
consommateurs américains fassent des sacrifices alors que la
majorité de
l'humanité vivant dans les pays pauvres, est excusée.
Ce faisant, les compagnies ont "suscité un sentiment xénophobe
alors qu'en
fait 25 pour cent des gaz à effet de serre proviennent des Etats-
Unis",
révèle Fred Krupp, directeur exécutif du Fonds de défense de
l'environnement
de New York.
Le coût de la fusion Exxon-Mobil dépasse les 72,6 milliards de
dollars que
le Travelers Group a payé au début de cette année pour acheter
Citicorp. Ce
coût dépasse également les 53 milliards de dollars que British
Petroleum
dépensera pour acquérir la compagnie américaine Amoco.
Dans l'industrie pétrolière, les fusions sont motivées par de
faibles prix
et d'énormes coûts d'itation. Les cours du pétrole – qui
atteindront en
moyenne 12,37 dollars par baril cette année – sont à leur plus
bas niveau
depuis 25 ans. Les espoirs de relance reposent sur les économies
asiatiques
qui sont en crise.