LAGOS, 3 déc. (IPS) – Le projet d'augmentation du prix du
carburant a été
sévèrement critiqué par les Nigérians qui estiment que cette
hausse
paralysera l'économie et affectera davantage les pauvres.
"C'est malheureux, triste et méprisable", a déclaré le Conseil
national de
l'organisation des jeunes musulmans nigérians (NACOMYO) dans un
communiqué
signé par son président, Ishaq Sanni, suite à des rumeurs selon
lesquelles
les chefs traditionnels du pays ont approuvé l'augmentation.
Mohamed Haruna, l'attaché de presse du général Abdulsalaam
Abubakar, a
indiqué que les chefs traditionnels avaient "approuvé
l'augmentation du
prix du carburant", après leur récente rencontre avec le chef
de l'Etat.
Le débat sur le carburant, un produit indispensable devenu rare
au Nigeria,
a été déclenché par Aret Adams, le conseiller spécial d'Abubakar
chargé des
ressources pétrolières, lorsqu'il a annoncé l'augmentation du
prix du
carburant. "Le carburant sera disponible sur tout le territoire
national
avant la fin de l'année, mais nous devons tous nous préparer à
payer des
coûts supplémentaires", a-t-il prévenu.
Le Nigeria, le douzième plus grand producteur de l'Organisation
des pays
exportateurs de pétrole (OPEP), produit deux millions de barils
de brut par
jour.
Les Nigérians ont prévenu que le projet d'augmentation
déclencherait un
malaise social et ferait avorter le processus de transition vers
un régime
civil. Cette transition est prévue pour mai 1999.
En octobre 1993, une augmentation similaire du prix du pétrole
de quatre à
treize cents américains avait plongé le pays dans le chaos, car
les
banlieusards, composés en majorité de fonctionnaires, s'étaient
déchaînés et
avaient endommagé des véhicules et des biens publics.
Shelter Rights Initiative, un groupe écologique de Lagos, a
rappelé qu'en
1993, "on avait promis aux Nigérians que l'avenir serait rose
lorsque que
les bénéfices de l'augmentation seront gérés par le Petroleum
Trust Fund
(PTF)".
Le PTF a été créé par le gouvernement pour investir une partie
des bénéfices
générés par l'augmentation du prix du pétrole dans
l'infrastructure sociale.
"Aujourd'hui, les Nigérians n'ont pas encore vu leurs
conditions de vie
s'améliorer, au contraire, ces conditions se sont détériorées.
Les services
publics sont dans un état comateux et les infrastructures
sociales sont
tombées en ruine. En plus, l'augmentation du prix n'a pas assuré
un constant
ravitaillement au prix fixe prévu", a annoncé un communiqué
signé cette
semaine par Eze Onyekpere, le directeur exécutif du groupe.
L'évêque catholique du diocèse d'Ekiti, le révérend Michael
Fagun, a
souligné que les Nigérians étaient déjà victimes de la
"mauvaise gestion et
des pratiques corrompues" des gouvernements successifs. Il
s'est alors
demandé pourquoi le gouvernement devrait les punir davantage en
augmentant
le prix du carburant.
Le Congrès des travailleurs nigérians, le syndicat des
fonctionnaires, a
signalé qu'il résisterait à toute tentative d'augmentation
prix du
carburant.
Pour sa part, le président nigérian, Abubakar, a déclaré : "Je
pense que la
situation la plus embarrassante à laquelle nous faisons face,
c'est le
manque de carburant et c'est très triste que jusqu'à présent,
nous n'ayons
pas été capables de normaliser la situation".
De longues files de véhicules sont toujours observées devant les
stations du
pays. Ce phénomène a entraîné la vente illicite du carburant au
marché noir
à un prix impitoyable.
Le carburant est vendu sous le regard furieux de la redoutable
police
secrète nigériane. C'est à prendre ou à laisser. Un bidon de
quatre litres
qui se vendait officiellement à 51 cents US, coûte actuellement
près de 3,63
dollars. Par contre, le bidon de 50 litres qui se vendait à 6,5
dollars,
coûte actuellement 35,3 dollars.
La pénurie a aussi fait tripler les prix des voyages. Par
exemple, un voyage
de 15 kilomètres entre Shomolu et Ignamu coûte actuellement 65
cents
américains, alors qu'il coûtait 23 cents avant la pénurie.
"La pénurie de carburant connue sous le régime du défunt
général Sani
Abacha était beaucoup mieux que celle-ci. Au moins, on pouvait
obtenir du
pétrole. Même si c'était importé par la famille d'Abacha,
c'était quand
même disponible. Mais, la situation est actuellement terrible",
constate
Grace Ademola, une fonctionnaire d'Etat qui a payé à peu près
trois fois le
tarif normal pour se rendre au bureau, cette semaine.
"Si cela se poursuit, je resterai à la maison demain parce que
je n'ai pas
autant d'argent pour payer le transport", a-t-elle confié à IPS
cette semaine.
L'administration d'Abacha avait résisté à la pression de la
Banque mondiale
et du Fonds monétaire international (FMI), qui souhaitaient que
le litre de
carburant passe de 13 cents US à 22 cents. Le ministre des
Finances
d'Abacha, Anthony Ani, avait affirmé que l'augmentation allait
affecter
l'économie nigériane.
Abacha, le prédécesseur d'Abubakar, est mort d'une crise
cardiaque à Abuja,
la capitale nigériane en juin.

