YAOUND, 16 oct. (IPS) – La grâce présidentielle accordée à un
journaliste
camerounais serait dictée par le désir des autorités de ce pays
d'obtenir à
leur tour une clémence internationale après que le Cameroun a été
l'objet de
nombreuses critiques internationales à cause de l'incarcération du
journaliste.
Pius Njawe, directeur du journal " Le Messager", a bénéficié
d'une grâce
présidentielle le 12 octobre dernier, alors qu'il devait passer
encore deux
mois à la prison centrale de Douala, où il avait entamé une peine
d'un an
pour "propagation de fausses nouvelles".
Njawe, 41 ans, avait été enlevé à son bureau par les forces de
l'ordre le 24
décembre 1997. Il a été jeté en prison suite à un article paru
dans le
journal "Le Messager" du 22 décembre 1997, dans lequel il
s'interrogeait
sur la santé du Président de la République.
Il a écopé d'une peine de 2 ans d'emprisonnement ferme et 500 000
FCFA
d'amende. Sa peine avait été réduite à un an, grâce à l'action de
ses avocats.
Certains observateurs s'interrogent sur cette décision soudaine
qui
intervient alors que le détenu avait déjà purgé la plus grande
partie de sa
peine.
Dès sa sortie de prison, Njawe a précisé qu'il n'avait jamais
sollicité une
grâce présidentielle.
"J'ai déjà purgé l'essentiel de ma peine (10 mois). Ce n'est pas
à deux
mois de la fin de mon calvaire prévue le 8 décembre que je peux me
permettre
de demander la grâce présidentielle pour un crime que je n'ai
jamais
commis", a tenu à expliquer Pius Njawe dans un communiqué de
presse publié
le 11 octobre dernier.
Dans le "Bloc-notes Du Bagnard", une chronique très célèbre
qu'il animait
depuis sa prison, Njawe précise pourquoi il ne pouvait pas
refuser la
proposition de Paul Biya, président du Cameroun.
"Mes principes fondamentaux, ce sont les libertés démocratiques,
c'est ma
liberté individuelle. Un jour, quelqu'un se prévalant de ce qu'il
est plus
fort que moi décide de me priver de cette liberté qui m'est si
chère. Puis,
un jour, il estime que sa soif de vengeance est suffisamment
assouvie et
décide
de me laisser partir. Devrais-je continuer à rester là?",
s'interroge-t-il.
"On a voulu me 'piquer' 12 précieux mois de ma vie. Hélas ! J'en
ai perdu
10, mais rattrapé 2, malgré tout. Alors, je les récupère. Et viva
la
libertad…", ajoute-t-il.
Dans l'opinion, on a davantage épilogué sur les enjeux
diplomatiques et
politiques de cette grâce présidentielle.
"La Nouvelle Expression", un tri-hebdomadaire privé paraissant à
Douala, a
indiqué dans son édition du 12 octobre que Biya y était contraint
parce
qu'il était "en quête d'une grâce internationale".
La communauté internationale s'est énormément préoccupé de
l'affaire Njawe,
en multipliant des lettres de protestation pour exiger la
libération du
journaliste. La plupart des diplomates en poste à Yaoundé ont
rendu visite à
Njawe dans sa prison de Douala, pour lui témoigner leur soutien.
Amnesty International, une organin de défense des droits de
l'homme
basée à Londres, ainsi que Reporter Sans Frontière(RSF), une
association
internationale de défense de la liberté de la presse dans le
monde ont
plusieurs fois interpellé les autorités camerounaises sur cette
affaire.
La pression internationale et diplomatique était telle que les
ministres
camerounais en mission à l'étranger échappaient rarement aux
questions
gênantes des journalistes sur le cas du journaliste incarcéré.
Il y a quelques semaines, Augustin Kontchou Kouomegni, ministre
d'Etat
chargé des relations extérieures a été accueilli dans un hôtel à
Bruxelles
où il avait programmé une conférence de presse, par une foule de
manifestants portant des pancartes réclamant la libération de
Njawe.
L'affaire Njawe aurait également eu un impact économique pour le
Cameroun.
"Combien d'investisseurs s'ajoutent au nombre déjà croissant de
ceux qui
ont tourné le dos à notre pays à cause de l'affaire Njawe ?
Combien de
chômeurs de longue durée avons-nous enregistré dans nos familles
à cause de
cette affaire dont le traitement juridique a de quoi faire fuir
les
investisseurs les plus passionnés du Cameroun ?", s'interroge
Alice Kom,
l'un des avocats ayant défendu Pius Njawe.
La grâce présidentielle accordée à Njawe intervient pendant qu'une
délégation du Cameroun conduite par le Ministre d'Etat chargé de
l'Economie
et des finances se trouvait à Washington (USA) pour, entre autres,
négocier
auprès de la Banque Mondiale le déblocage des fonds devant
permettre la
construction du pipe-line Tchad/Cameroun.
La Banque Mondiale retarde l'octroi au Cameroun de plus de 80
milliards de
dollars dans le cadre de ce projet dont le coût total est évalué
à environ
1500 milliards de F. CFA.
Bien qu'aucune source de la Banque mondiale n'ait lié ce retard à
l'affaire
Njawe, certains analystes pensent que plusieurs donateurs auraient
conditionné leur aide à la libération du journaliste.
" Les représentants des pays donateurs ne pouvaient délier les
cordons de
la bourse pour un pays où on emprisonne un journaliste pour s'être
intéressé
à l'absence injustifiée du premier responsable de la République au
cours
d'une manifestation officielle publique”, commente la rédaction du
"Messager".
La presse a également rapporté l'information selon laquelle Njawe
était
comme un caillou dans les chaussures du chef de l'Etat, puisqu'il
était
contraint de limiter ses voyages officiels à l'étranger pour ne
plus être
confronté à cette affaire, comme ce fut le cas en France en mai
dernier.
Certains chefs d'Etat étrangers auraient différé leur arrivée au
Cameroun
pour les mêmes raisons.
"J'imagine mal monsieur Jacques Chirac, président de la France,
programmant
un voyage au Cameroun avec dans son avion une meute de
journalistes comme il
sait bien l'organiser, qui viendront l'embarrasser devant monsieur
Biya
parce qu'ils veulent savoir quel sort ce monsieur réserve à leur
confrère en
prison", pense Njawe.
"Je crois donc que c'est la somme de tous les efforts qui ont été
déployés
depuis 10 mois, qui a obligé monsieur Biya à m'accorder ce
semblant de grâce
que je n'ai pas demandé en tout cas", tranche Pius Njawe.
L'ancien prisonnier n'a pas caché son sentiment de joie en
quittant la
prison de
Douala où une foule nombrétait venue l'attendre et l'accueillir.
Il a
également exprimé sa tristesse face à la misère, la pauvreté et
l'abandon
dans lesquels il laisse les femmes et les hommes, souvent en
détention
préventive depuis des années.
Njawe, a annoncé qu'il compte publier une série de livres en
anglais et en
français afin de partager ce qu'il a vécu en prison avec le monde
entier.
Un autre journaliste demeure en détention au Cameroun. Il s'agit
de
Michel Michaut Moussala, Directeur de Publication du bi-
hebdomadaire
"Aurore Plus", paraissant à Douala, condamné à 6 mois de prison
pour
diffamation dans une affaire l'opposant à un député du
Rassemblement
Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), le parti au pouvoir.
D'autres journalistes, craignant pour leur vie, ont préféré la
solution de
l'exil.

