DROITS-ALGERIE: Parcours De Combattants Pour Les Journalistes Algériens.

ALGE, 9 juill. (IPS) – Dans les archives d'un journal traîne une
chemise
brune et poussiéreuse. La lumière artificielle permet à peine de
voir son
contenu.

Des photos jaunâtres portent des inscriptions comme : 'tué',
'mort',
'assassiné' et 'égorgé'. "Certains d'entre eux étaient mes
amis", déclare
Ahmed, un journaliste algérien, correspodant financier. Il n'a pas
révélé
son vrai nom, craignant des représailles.
"Celui-ci s'appelle Tahar Djaout", murmure d'un air anxieux cet
homme
d'une trentaine d'années. "Il était le premier d'entre nous à
mourir".
Ce modeste 'livre de la mort', une collection de coupures qui
disparaît
progressivement avec le temps, est aussi bien une chronique comme
tant
d'autres de la guerre civile sanglante d'Algérie, qui a coûté la
vie à
80.000 personnes en l'intervalle de six ans.
Pourtant il existe une autre bataille oubliée, celle qui oppose
une jeune
presse indépendante et les journalistes propriétaires – pris entre
un régime
souvent répressif, contraints à une critique silencieuse, et les
terroristes
fondamentalistes islamiques, qui prennent les journalistes pour
des traites.
Soixante dix journalistes, photographes et personnels associés ont
perdu
leurs vies depuis mai 1993. Leurs tueurs sont les groupes armés
islamiques
qui avaient remporté une élection en 1991, mais étaient interdits
de prendre
le pouvoir par le régime militaire. Les journalistes ont souvent
été
critiqués des deux côtés
– avec des conséquences désastreuses.
Parfois les tueurs tendent des embuscades à leurs victimes et les
tuent avec
une balle dans la tête. Ou bien ils les égorgent, souvent en
présence de
leurs amis ou de leur famille. Même les couples fiancés, qui se
trouvent
être des journalistes, sont assassinés pendant qu'ils marchent
ensemble. Le
'Hijab' traditionnel ou le voile, n'a été d'aucune protection pour
les femmes.
Beaucoup n'étaient même pas des correspondants politiques ou de
sécurité –
seulement ceux qui sont impliqués d'une manière ou d'une autre par
leur
profession. C'est ainsi que l'Algérie est devenue l'un des
endroits les
plus dangereux de la terre pour le métier de journalisme.
"Travailler en Algérie est très difficile", affirme 'Khared',
âgé de 36
ans, un photographe sincère et passionné, dont l'uvre a orné les
couvertures et les pages centrales de bon nombre de magazines
internationaux.
"Je ne peux utiliser mon vrai nom et je ne peux non plus habiter
chez moi ;
je suis obligé d'envoyer ma femme et mon fils en France, à cause
du danger,
et c'est une situation qui est très difficile pour moi".
Les journalistes et les photographes tels que Khared continuent de
relater
ce qu'ils voient comme vérité, pourtant ils sont tenus de vivres à
des
adresses secrètes et n'osent pas publier leurs photos de crainte
d'être
attaqués. Des centaines de journalistes se sont réfugiés dans
d'autres pays,
c'est le cas d'une femme que j'ai rencontré et qui travaille pour
un journal
Arabe, et qui m'a donné une fausse identité de sa profession (elle
dit à ses
amis et à sa famille qu'elle est coiffeuse).
Pendant la journée, les journalistes s photographes se regroupent
à la
Maison de la Presse pour travailler. C'est une communauté de
quelques 20
journaux indépendants logés à l'intérieur d'une vielle caserne
renforcée,
entourée de miradors et de gardes. Cependant, cela n'a pas empêché
une bombe
d'exploser en 1996, tuant quatre reporters du journal 'Le Matin'.
Bien que ceux qui sont au service de la presse internationale
vivent assez
bien, bon nombre de journalistes Algériens sont obligés de
survivre avec
moins de 100 dollars par mois – à peine suffisant pour leurs
besoins
quotidiens -. Ils vivent dans des chambres étroites à l'intérieur
de El
Manor, un ancien hôtel touristique, légèrement minable, transformé
en une
cour renforcée, situé à 30 kilomètres à l'Ouest de la capital
Alger.
Une atmosphère légèrement morose, déprimée règne dans toute la
pièce.
Pendant le week-end (jeudi et vendredi), vous pouvez voir des
groupuscules
de journalistes assis dans le restaurant de l'hôtel, fumant et
buvant du
thé, sortant rarement. Beaucoup s'adonnent à l'alcool disponible
afin
d'oublier.
Les problèmes émotionnels peuvent être très difficile à résoudre ;
il
n'existe aucune activité disponible. Ali, un journaliste
mélancolique qui
travaille comme correspondant spécialisé dans les questions de
sécurité,
dans le journal arabe 'Al Khabar', dit ceci : "Nous avons un
dicton ici.
Nous avons besoin d'un peu de vigilance, un peu de courage et
beaucoup de
fatalisme".
Il a été sévèrement battu par les milices islamiques. Un pauvre
sourire
apparaît sur ses lèvres. Lui aussi reconnaît qu'il est devenu
alcoolique
pour s'en sortir.
D'après Khared, cela n'a pas été si facile. Au début des
troubles, il avait
reçu une boite contenant un linceul, et une menace de mort dans
le verset
coranique. "J'ai pris peur !" s'exclame-t-il. "Vous pensez que
vous serez
tuez si vous sortez. C'était le cas pour plusieurs personnes.
Après cela,
toute votre vie change. Vous changez votre maison, vous vous
retournez
souvent, vous changez toutes vos habitudes. Vous changez tout".
Il n'y a pas que cela. Le fait de voir les nombreux massacres
autour de
soi, laisse beaucoup de séquelles. Khared peut se rappeler qu'une
femme lui
avait montré un bébé dont les parents venaient de mourir. "Qui va
veiller
sur ce dernier ?" s'est-elle demandée. Il m'était très difficile
de voir
cela, parce que mon petit était du même âge.
"Je voyageais partout et ne pouvais pas voir ma famille à cause
du danger.
C'était le seul moment où j'étais dépressif", affirme-t-il, d'une
voix
tremblante. "C'était très difficile", répète-t-il à plusieurs
reprises.
Les groupes islamiques ne sont pas les seuls à leur causer des
ennuis.
"C'est comme le système russe ici", déclare Khared, attrapant
son
inévitable cigarette Marlboro. "Les autorités se demandent
souvent
'pourquoi nous prenons des vues et demandant l'autorisation ? .
Ils nous
prennent pour des espions".
La presse est considérée par certains comme un organe plus libre
ici que
dans les pays voisins. Elle défend avec acharnement ses droits de
relater
des questions critiques comme la corruption ou les questions de
sécurité. Le
gouvernement contrôle toujours toutes les presses écrites – ayant
fermé les
portes de l'unique journal indépendant l'année passée- et la
grande parte la publicité, exerçant ainsi son immense pou
voir sur les journaux.
A ce jour, 24 d'entre eux ont reçu l'ordre de ne plus écrire sur
les
questions 'relatives à la sécurité', une grande catégorie que les
autorités
accusent de relater les attaques de la guérilla, les abus des
droits de
l'homme et la publication des points de vue islamiques.
Jusqu'en décembre dernier, le gouvernement se servait aussi des
'commissions
de lectures' pour s'assurer que les écrits correspondaient aux
événements
officiels. Cependant, plusieurs journaux font toujours l'objet de
nombreuses
poursuites judiciaires par le gouvernement.
Cependant, la pression du gouvernement se détend progressivement,
et aucun
journaliste n'a été encore tué cette année. La presse demeure
toujours
prudente. "L'indépendance est un combat quotidien", reconnaît
l'ironique
Omar Belhouchet, âgé de 45 ans, rédacteur du journal El Watan,
l'indépendant
francophone le plus respecté du pays.
Emprisonné pour son reportage et tombé à deux reprises dans une
embuscade
tendue par les militants islamiques qui ont tiré sur sa voiture,
Belhouchet
est optimiste, réaliste pour l'avenir.
"Le premier obstacle, bien sûr, est le combat quotidien contre la
mort.
C'est pourquoi nous ne pouvons pas mener une vie normale ou vivre
à la
maison avec notre famille, et c'est pourquoi nous continuons de
vivre comme
çà. La réalité de la presse ici n'est pas bien connue en Europe
ou
ailleurs, et c'est triste parce que c'est un combat très
symbolique, un
combat que je vis.
"C'est le combat des journalistes, et celui de la société, pour
la
concrétisation de la démocratie et de la liberté de presse".