WASHINGTO, 8 juill. (IPS) – Le président américain, Bill Clinton,
et le
secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, ont exprimé leur
regret à
la suite de la mort subite du leader de l'opposition nigériane,
Moshood
Abiola, qui aurait succombé d'une crise cardiaque alors qu'il
recevait dans
sa prison une délégation américaine de haut niveau.
"Je suis profondément attristé par la nouvelle de la mort subite
et
prématurée de M. K. O. Abiola, citoyen distingué et grand patriote
du
Nigeria", a déclaré Clinton dans un communiqué rendu public par
la Maison
Blanche, mardi soir.
Selon le communiqué, Clinton a été "encouragé par les démarches
initiales
entreprises par le nouveau chef d'Etat, le général Abdusalam
Abubakar, pour
restaurer "le règne démocratique civil" au Nigeria, et a exhorté
tout le
peuple nigérian à "contribuer de façon pacifique et
constructive" au
processus de transition.
Depuis le siège des Nations Unies, Annan, qui a rencontré Abiola
la semaine
dernière seulement, s'est déclaré "choqué par la nouvelle.
J'espérais sa
libération imminente par les autorités, et le début d'un processus
de
restauration du règne démocratique civil au Nigeria", a indiqué
le rapport.
Annan a ajouté qu'il espère que "le gouvernement tiendra sa
promesse quant
à la libération inconditionnelle de tous les autres prisonniers
politiques
et l'élaboration d'un processus crédible pour la transition
démocratique
vers un régime civil dans un délai raisonnable.
"J'exhorte tous les Nigérians à s'unir pour soutenir cet
effort", a
déclaré Annan avant d'ajouter qu'au cours de sa rencontre avec
Abiola, "il
était apparemment en bonne santé".
Abiola, le vainqueur présumé des élections présidentielles de 1993
annulées
plus tard par le régime militaire du général Ibrahim Babanguida,
est
apparemment tombé malade au cours d'une discussion avec une
délégation
américaine conduite par Thomas Pickering, sous secrétaire d'Etat
chargé des
affaires politiques.
La délégation comprenait de hauts responsables du département
d'Etat, du
pentagone et du conseil national de sécurité. Elle était de loin
la plus
importante délégation de haut niveau qui ait visité le Nigeria
depuis
l'annulation des élections. Elle est arrivée à Abuja lundi pour
s'entretenir
avec Abubakar mardi. Le motif officiel de la visite consistait à
encourager
le nouveau gouvernement à tenir ses promesses relatives à une
transition
crédible vers un régime civil, en commençant par la libération de
tous les
prisonniers politiques y compris Abiola.
Cette même délégation conduite par Pickering, ancien ambassadeur
des
Etats-Unis près le Nigeria, devait se rendre à Abuja au début du
mois
dernier pour essayer de persuader le défunt chef d'Etat, le
général Sani
Abacha, d'abandonner son intention de se présenter aux élections
présidentielles prévues pour août. Abacha avait refusé d'autoriser
une telle
visite. Quelques jours plus tard, on a appris qu'il est mort, de
façon
inespérée, d'une crise card. Abubakar a alors pris sa place.
Tandis qu'aucune autopsie n'avait été faite sur Abacha, le
gouvernement
nigérian aurait promis d'en faire une sur le corps d'Abiola. Selon
un
fonctionnaire de l'administration nigériane, la famille d'Abiola a
formellement demandé qu'une autopsie soit faite par son propre
docteur.
"Nous n'avons aucune raison de penser à rien d'autre qu'aux
causes
naturelles", a dit le fonctionnaire à IPS. Il a annoncé que la
secrétaire
adjointe d'Etat, Susan Rice, était la première à appeler le
docteur lorsque
Abiola est tombé malade. Ensuite, Pickering a accompagné Abiola à
l'hôpital
et a été témoin des efforts entrepris pour lui sauver la vie. Le
communiqué
de Clinton a également fait allusion à la présence de la
délégation à la
State House Clinic (clinique d'Etat) où Abiola a rendu l'âme.
Toutefois, la mort subite d'Abiola permet au gouvernement
d'Abubakar de
clarifier un certain nombre de problèmes, estiment les
observateurs locaux.
Les supporters d'Abiola avaient demandé à Abubakar de remettre
immédiatement
le gouvernement entre les mains de l'ancien homme d'affaires,
compte tenu de
son apparente victoire aux élections de 1993. Ces élections ont
été
qualifiées de "libres et transparentes" par les observateurs
internationaux parmi lesquels se trouvaient des émissaires du
gouvernement
américain.
Peu après sa victoire aux élections, Abiola s'était réfugié en
Grande
Bretagne, mais il est retourné au Nigeria en juin 1994 pour
revendiquer la
présidence. Il a été arrêté et accusé de trahison par le
gouvernement
d'Abacha. Depuis, il a passé ces quatre dernières années en prison
où il
aurait eu des ennuis de santé et serait resté sans assistance
médicale.
A en croire Annan, Abiola avait l'intention d'accepter de renoncer
à sa
revendication présidentielle à sa sortie de prison. Abubakar a,
semble-t-il,
dit à Annan qu'il ne transférerait pas le pouvoir à Abiola, mais
qu'il
l'autoriserait à être candidat aux nouvelles élections. D'après un
récit du
journaliste britannique William Shawcross, publié dans le
'Washington Post'
de mardi, Abiola a dit à Annan que "sa présumée victoire à
l'élection de
1993 était un fait du passé, que le monde avait évolué, qu'il
n'avait pas
besoin d'être président avant de vivre sa vie et qu'il voulait
aller à la
Mecque pour rendre grâce (à Dieu) pour sa survie)".
Après avoir longtemps réclamé la libération d'Abiola,
l'administration de
Clinton n'a pas dit publiquement si Abiola devait être investi des
pouvoirs
présidentiels. Rice a déclaré devant le Congrès la semaine
dernière que
Washington croyait qu'Abiola devrait être autorisé à prendre part
à la vie
politique après sa libération.
Mardi dernier, 'New York Times' a soutenu "qu'il doit y avoir une
transition, mais le général Abubakar n'est pas celui qui doit la
gérer.
Cette tâche incombe à Abiola".
Le journal a, néanmoins, fait remarquer dans un éditorial que les
diplomates
ayant récemment visité le Nigeria "l'ont inexplicablement
encouragé à
retourner à la vie civile, ce qu'il a apparemment accepté de faire
pour
permettre aux militaires d'être aux affaires pendant le petit ou
le grand
nombre de mois qu'ils mettront pour organiser des élections
transparentes.
Etant donné l'histoirdide du règne militaire au Nigeria, cela est
un
arrangement dangereux".
Les circonstances dans lesquelles Abiola est mort, sont
susceptibles de
soulever des soupçons parmi les Nigérians, surtout après la mort
subite
d'Abacha, avoue Felix Morka, militant nigérian des droits de
l'homme. "Cet
homme a été abandonné en prison pendant quatre ans sans assistance
médicale,
et est mort deux jours avant sa présumée libération", a-t-il dit
avant de
souligner qu'un certain nombre de prisonniers nigérians est mort
contre
toute attente au cours de ces dernières années.
"Le gouvernement a probablement créé un martyr", a renchéri
Morka.
"Les Nigérians sont tout simplement horrifiés par cet
événement". D'après
lui, Washington devrait demander au gouvernement nigérian des
assurances
afin qu'une autopsie indépendante soit faite.
Ni Clinton, ni Annan n'ont fait une telle réclamation dans leurs
communiqués. Au contraire, le leader américain a félicité Abubakar
pour ses
efforts visant à "restaurer la confiance publique dans le
gouvernement
nigérian et à entreprendre les premières démarches cruciales pour
amorcer
une transition crédible vers un régime démocratique civil".

