KIGAL, 1er juill (IPS) – Alioune Blondin Beye est arrivé en
Angola en juin
1993, au cur d'un conflit qui avait été décrit comme l'une des
plus
terribles guerres au monde.
La mort du représentant spécial des Nations Unies en Angola, cinq
ans plus
tard, survient à un moment où l'Angola connaît une paix nominale.
Mais, il y
a encore des preuves de division entre le gouvernement angolais et
les
rebelles de l'union nationale pour l'indépendance totale de
l'Angola
(UNITA). En outre, il y a des signaux forts en provenance du pays,
qui
indiquent que les hostilités pourraient reprendre si les problèmes
en
instance ne sont pas résolus.
Beye se disait souvent "optimiste, mais pas naïf", tranchant
ainsi avec
ses détracteurs qui l'accusaient de ressasser des banalités et des
proverbes
lorsque les questions devenaient trop difficiles.
L'ancien ministre malien des Affaires étrangères avait affirmé dès
le début
qu'il n'y avait pas de solution miracle pour les problèmes
angolais. Il
prônait la patience et l'endurance.
Cependant, vers la fin, Beye, tout comme son prédécesseur,
Margaret Anstee,
n'a pas caché sa frustration et son exaspération face aux
obstacles dressés
sur son chemin, alors qu'il cherchait une réconciliation au-delà
des accords
théoriques et des déclarations d'intention. Il a indiqué qu'il
aurait pu en
avoir ras-le-bol.
A son arrivée en Angola, Beye était comme un personnage inconnu.
Bien qu'il
ait affirmé une modeste personnalité sur le plan régional en tant
que
ministre des Affaires étrangères de Moussa Traoré, le président
malien
discrédité, quoiqu'il ait été un haut cadre de la Banque africaine
de
développement (BAD) à Abidjan, il n'avait pas tellement
l'expérience que
Anstee avait aux Nations Unies.
Les cyniques qualifiaient la nomination de Beye de "nomination
africaine".
Ils démontraient que le chef de l'UNITA, Jonas Savimbi, disait que
Anstee
n'avait aucune compréhension de l'Afrique. Beye a été par la suite
accusé de
favoriser un cercle fermé de conseillers ouest africains et
d'exclure les
autres.
Cependant, plusieurs observateurs croyaient que les objections
soulevées
contre Beye étaient autant dues à un racisme grossier et au mépris
de son
approche autoritaire du processus de prise de décision.
Pour les Angolais, Maître Beye était très vite devenu un
personnage
médiatisé. Etant de très petite taille comparativement à ses
interlocuteurs,
Beye était résolument au centre de l'attention populaire. Il était
l'une des
figures les plus régulières à la télévision angolaise. Il portait
un costume
traditionnel malien ou un complet noir, et débitait des réponses
face à une
presse de plus en plus frustrée, à l'aéroport du '4 février' de
Luanda.
Au retour des missions cruciales, alors que les rumeurs annoncent
une
nouvelle confrontation avec l'UNITA, Beye débite ses réponses dans
un
français extrêmement rapide. Entre temps, ses traducteurs
essaient, malgré
la pression, de transmettre son message.
Néanmoins, bien qu'il réponde presque toujours aux questions des
alistes, Beye donnait rarement d'importantes informations à ses
interrogateurs qui accueillaient souvent ses déclarations comme
"le bla-bla
habituel…".
Beye accomplissait sa tache toujours sans faute. Une semaine
après son
arrivée en Angola, il s'est rendu à Huambo pour discuter avec
Savimbi.
Huambo est une ville située dans la région centrale montagneuse,
autrefois
sous le contrôle de l'UNITA. Il a très vite entrepris un ballet
diplomatique
en allant chercher des chefs d'Etat comme Mobutu Sese Seko du
Zaïre voisin
et Miguel Trovoada du Sao Tome et Principe pour obtenir leur
soutien et
leur conseil dans ses efforts de médiation.
Dans un contexte de scepticisme généralisé, Beye a organisé de
nouvelles
négociations de paix à Lusaka, la capitale zambienne, en novembre
1993. Ces
négociations avaient eu lieu six mois après que le gouvernement
angolais et
l'UNITA ont rejeté les négociations à Abidjan, plongeant une
nouvelle fois
l'Angola dans le désastre.
Les pourparlers de Lusaka ont duré un an. Des mois durant, des
généraux
rivaux et des leaders politiques ont discuté à fond des détails de
ce qui,
selon Beye, serait un règlement définitif de la guerre qui
avançait
péniblement en Angola. Il y avait fréquemment des hauts et des
bas, des
contretemps, et Beye rentrait souvent en Angola pour expliquer de
façon
satisfaisante les retards et les problèmes. "Il faut construire
la maison
sur des bases solides", disait-il.
Conscient de l'échec des accords de Bicesse en mai 1991 destinés à
déblayer
le chemin de la paix et de la réconciliation, Beye insistait sur
la
nécessité de peaufiner tout nouvel accord. Cela signifiait qu'il
fallait
discuter de façon exhaustive des questions telles que le logement
des cadres
de l'UNITA à Luanda, le nombre exact de municipalités à placer
sous le
contrôle de l'UNITA, ainsi de suite.
Lors d'une visite organisée sur les lieux des négociations en
avril 1994, à
peine à mi-chemin, on a vu Beye déposer triomphalement un marteau
lorsqu'un
accord fut conclu. "Les principes généraux de la tenue d'un
second tour des
élections présidentielles en temps de paix ainsi que les modalités
feront
l'objet de discussions ultérieures".
Les critiques trouvaient que le processus de Lusaka était ridicule
et
avaient l'impression que Beye était le dindon de la farce.
D'autres ont loué
la ténacité de Beye et ses talents de diplomate inflexible. Il a
été très
applaudi en novembre 1994 lorsque les deux parties ont, d'un air
désabusé,
signé un accord de paix.
La tâche de Beye, au lendemain de l'accord de Lusaka, consistait à
appliquer
le processus de paix au niveau national. Non content d'avoir été
l'architecte d'un accord de paix monumental, il était désormais
chargé de sa
mise en application. Cela signifiait son accession à la présidence
de la
Commission de réconciliation reconstituée et turbulente qui a
rassemblé le
gouvernement et l'UNITA. Il a reçu des milliers de casques bleus
et a tenu
ses patrons de New York au courant de tous les développements de
la situation.
C'était une tâche colossale, voire impossible, qui a été rendue
plus
difficile par un emploi du temps qui n'était presque jamais
respecté. Les
deux parties ont vite émis des réserves sur l'accord de Lusaka.
Après avoir
boycotté la cérémonie de sign, Savimbi a par la suite mis en
quarantaine Eugenio Manuvakola, l'homme qui a signé en son nom, et
a traité
l'accord d'un "simple bout de papier". Les généraux de l'armée
régulière
ont secrètement indiqué qu'ils ne croyaient pas aux propos de
l'UNITA qui
promettait le désarmement et la démobilisation de ses troupes.
Enfin, après des retards interminables, des récriminations et
compte tenu de
l'impatience des Nations Unies, Beye a obtenu une proportion
substantielle
de ce qu'il voulait. L'UNITA a effectivement démobilisé des
milliers de
soldats, elle a envoyé ses députés à l'Assemblée nationale à
Luanda et ses
ministres dans un gouvernement d'union nationale. Mais, Beye n'a
jamais pu
amener Savimbi à revenir à la capitale. L'UNITA garde encore des
centaines
d'hommes en armes et est revenu sur ses promesses les plus
fondamentales.
Les sceptiques ne cessaient pas de signaler que Beye finiraient
par être
tenu en échec par le cynisme des deux parties. Ils ajoutent que
malgré
toutes ses propositions de "solutions africaines" et
"d'établissement de
la confiance" entre les frères, la haine est trop profonde des
deux côtés
pour que ces sentiments puissent avoir une quelconque résonance.
Au cours de ces tout derniers mois, les déclarations publiques de
Beye
devenaient plus pessimistes, ce qui suggérait la lassitude et la
frustration. De tels sentiments sont impensables pour ceux qui
l'avaient
rencontré pendant son jour de gloire à Lusaka.
Son successeur entreprend actuellement un effort de médiation
extrêmement
compliqué car plusieurs questions fondamentales sont toujours sans
solution.
Les Nations Unies, intransigeantes à l'époque, se sont dérobées.
Enfin, cinq
années n'étaient pas assez longues pour ramener la paix en Angola.

