BRAZZAVILL, 2 juill. (IPS) – A la portée de toutes les bourses,
de toutes
les tailles et de toutes les qualités, les vêtements de seconde
main
refont les gardes robes pillés par les vandales lors de la guerre
de juin à
octobre de l'année dernière.
Dans les grands marchés de Brazzaville et tout au long des grandes
artères
de la capitale congolaise, les étales de friperies dominent ceux
d'autres
denrées. Les populations se bousculent pour trier les vêtements
de seconde
main à l'ouverture des ballots par les vendeurs.
" Ce n'est pas pour la première fois que je me suis attardée
devant un
étalage de friperie", reconnaît Jeanne Malonga qui essaie de
trouver un
corsage à sa taille au marché Total de Bacongo.
" Avant, j'avais honte de me donner à cet exercice. En juillet
1997,
pendant la guerre, mes enfants et moi n'avions rien à nous
mettre. Il
faisait froid et j'ai été obligée d'acheter des pulls et autres
vêtements
pour nous couvrir. Je n'avais que 5000 francs, avec ce peu
d'argent, nous
avons pu nous habiller", ajoute-t-elle.
Plusieurs congolais ont perdu leurs biens pendant la guerre
fratricide qui
a opposé les partisans de l'actuel président autoproclamé Dénis
Sassou
Nguesso, et ceux de Pascal Lissouba, président élu
démocratiquement en 1992
et déchu à l'issu de la guerre. Le conflit qui a détruit la
majeure partie
de la capitale a fait plus de 10.000 morts.
Depuis la fin de la guerre en octobre dernier, consacrée par la
prise du
pouvoir par Dénis Sassou Nguesso, plusieurs congolais ont regagné
la
capitale. Mais nombreux ont été dépossédés de leurs biens,
d'autres ont
perdu leurs maisons. Ils essaient tant bien que mal de
reconstruire leur
vie, mais l'épreuve n'est pas facile avec un pouvoir d'achat de
plus en
plus insignifiant et des salaires payés sporadiquement.
Les Congolais qui sont connus pour leur goût accentué de la
"sape" – l'art
d'être bien habillé et cher- n'ont plus de choix que d'aller
trier dans les
vêtements de seconde main, localement appelé 'Sola' (choisir),
importés des
pays de l'Union Européenne et des Etats Unis.
Ils sont nombreux à avoir banni le sentiment de gène et
s'approvisionnent
sans honte au marché des fripes. Les sociologues parlent d'un
phénomène
de " nivellement par le bas", un comportement qui consiste à "
faire
tomber les barrières, le sentiment de gène, et plonge les
personnes dans
une culture collective d'humilité, de réalisme".
L'activité de vente de la friperie est tenue par des femmes et de
jeunes
diplômés sans emploi, ainsi que de nombreux fonctionnaires
reconvertis dans
les affaires. Les marchés populaires de Brazzaville comportent
tous des
stands spéciaux pour les friperies.
Mais le plus grand et le plus célèbre marché spécialisé dans la
vente des
'Sola' demeure sans nul doute le marché 'Bouemba' situé à Ouenzé,
quartier
Nord de Brazzaville. Ce marché qui est organisé trois fois par
semaine est
le lieu idéal pour les acheteurs.
Le nombre important de vendeurs de friperie, en majorité des
jeunes,
s'explique par le fait que mmerce n'exige pas une formation
particulière. Il suffit d'un petit fond de commerce pour lancer
l'activité. Plusieurs y réussissent.
" Je suis fière d'exercer une activité économique dans
laquelle je me
sens indépendante. Je suis mon propre patron. Je vis mieux que la
plupart
des fonctionnaires avec le fruit de mon travail. Ma gestion est
strictement
contrôlée car je sais que je n'aurais pas d'appui extérieur en
cas de
faillite", explique claire Mpoutou, une vendeuse de 37 ans.
Selon les vendeurs, la friperie rapporte gros. Le prix d'achat
d'un ballot
de fripe était de 95.000 CFA il y a quelques années. Mais
depuis la
dernière guerre, le prix d'achat du ballot oscille entre 115.000
francs et
120.000 CFA. Les bénéfices se situeraient entre 50 et 100. 000
francs CFA
par ballot.
Cependant le marché de la fripe est très aléatoire. Il n'est pas
donné à
tout vendeur de tomber sur des vêtements de bonne qualité. Pour
les
détaillants, la provenance des ballots détermine la bonne ou
mauvaise
qualité de la marchandise. Mais les connaisseurs s'en sortent
bien.
" Le grossiste a une liste pour déterminer le type d'articles.
Pour
vérifier la qualité, nous regardons les premiers arrivages.
Après, nous
déduisons que tels ballots venant de telle maison sont d'un
bon
triage", explique Yves Xavier, vendeur détaillant sur l'avenue de
la Paix à
Brazzaville.
" Il faut quand même dire que les ballots qui viennent de
Belgique via
Kinshasa sont généralement de mauvaise qualité. Quand c'est des
Etats unis,
c'est bon. De toute façon, le prix d'achat d'un ballot inclut le
prix du
risque. Car on ne sait pas toujours ce qui vous attend en ouvrant
le
ballot", ajoute-t-il.
Ce caractère aléatoire du commerce de la friperie décourage
beaucoup de
néophytes. Ils n'hésitent pas à abandonner l'activité quelques
jours après.
L'explosion de la friperie fait par ailleurs passer des jours
sombres aux
tailleurs et vendeurs de tissus, mais aussi aux propriétaires de
magasins de
vente de vêtements importés. Jean Bouka, un couturier installé au
célèbre
quartier Poto-Poto, compte ses clients sur le bout des doigts.
" En tout cas, depuis la fin de la guerre, je n'ai plus beaucoup
de
clients. Quand ils viennent, c'est juste pour raccommoder ou
ajuster un
habit acheté à la friperie. Cela me pénalise un peu, parce qu'il
y a un
manque à gagner. Je ne travaille presque plus. Ceux qui viennent
encore,
c'est souvent pour des habits en pagne", se lamente Bouka.
Pour les populations, ce qui est important c'est qu'elles trouvent
leur
compte dans la friperie.
" Il y en a pour toutes les tailles, de qualité et à coût très
bas. Je vois
mal pourquoi je vais encore acheter un tissu, le donner à un
couturier et
attendre la confection alors que j'ai des prêts-à-porter à
côté",
s'interroge une habituée des fripes.
" J'ai la possibilité d'avoir une veste à 3000 francs CFA, un
pantalon à
1500 francs, une chemise à 1000 francs et une cravate à 500
francs. Cela me
fait près de 6.000 francs seulement pour un costume", indique la
source.
Un costume prêt-à-porter dans une boutique de luxe coûte entre
200.000 et
350.000 francs CFA au Congo-Brazzaville.

