SENEGAL-POLITIQUE: Le pays où le parti au pouvoir ne perd jamais une élection.

DAKA, 06 mai (IPS) – La campagne des législatives, dans l'une des
plus
vieilles et plus stables démocraties multipartites, a commencé
dimanche
dernier, mais les résultats de ce vote prévu pour le 24 mai sont
connus
d'avance.

Depuis son accession à l'indépendance en 1960, le parti au pouvoir
n'a
jamais perdu une élection, mais il y a très peu de chances qu'il
gagne
encore, dans un avenir proche.
Le président américain, Bill Clinton, a approuvé la démocratie de
cette
ancienne colonie française lors de son passage dans cette nation
de
l'Afrique de l'ouest le mois dernier. Toutefois, plusieurs
Sénégalais
pensent que c'est en fait un Parti-Etat unique déguisé. "Espérons
que le
Sénégal ne sera pas à l'avenir une porte ouverte pour le vent de
la
démocratie qui a balayé l'Afrique dans les années 1990", a laissé
entendre
le commentateur politique Gnilan N'diaye.
"Dans ce pays, la démocratie signifie un choix unique".
Des rumeurs affirment que le parti au pouvoir fait secrètement
usage de faux
pour gagner les élections. La presse locale est émaillée
d'histoires
relatives aux irrégularités notées sur les registres électoraux et
aux
cartes fictives distribuées aux supporters du parti au pouvoir
pour leur
permettre de voter plus d'une fois.
Toutefois, le politologue Leonard Villion, bénéficiaire d'une
bourse
Fulbright au Sénégal, soutient que le parti au pouvoir (le parti
socialiste-PS)remportera les élections, qu'il fraude ou qu'il ne
fraude pas.
"La combinaison particulière de la représentation proportionnelle
et de la
représentation directe favorise les petits partis d'opposition et
défavorise
les candidats importants", explique-t-il.
En outre, les électeurs sénégalais, à l'instar des autres
électeurs
africains, votent constamment pour le même parti, non pas parce
qu'ils le
supportent mais à cause de ce que le politologue François Bayart
appelle la
"politique du ventre". Les pauvres votent pour quiconque leur
offre un sac
de riz pendant la période électorale, signale-t-il, et il n'y a
qu'un seul
parti au Sénégal qui puisse se permettre de le faire.
Le parti au pouvoir récompense les travailleurs affiliés aux
syndicats
favorables au gouvernement, en leur offrant de meilleurs salaires
et
conditions de vie. Les étudiants adhèrent au parti pour obtenir
des bourses,
et l'adhésion des fonctionnaires est presque obligatoire. "Je
n'aime ni le
pae obligatoire. "Je n'aime ni le
parti ni son idéologie", déclare un membre.
Même l'opposition est cooptée. Le parti démocratique socialiste
(PDS)aurait,
selon une croyance populaire, gagné les élections en 1988 s'il n'y
avait pas
eu une fraude systématique. Cependant, au lieu de défier le
gouvernement, le
président du PDS, Abdoulaye Wade, l'a plutôt rejoint. Le président
Abdou
Diouf a fait de lui le vice-président et a confié des
portefeuilles
ministériels à ses députés.
Selon les supporters, l'action n'était pas moins démocratique
qu'en France
où les deux grands partis politiques cohabitent. Mais les
critiques pensent
que si le PS avait réellement eu de 60 % de voix, comme il le
faisait
savoir, il n'aurait pas dû recourir à la cohabitation. Ce qui
inquiète le
commentateur politique Mamadou Diouf c'est que "même les leaders
du parti
au pouvoir ne croient pas vraiment qu'ils ont un mandat
populaire". "C'est
la raison pour laquelle ils s'accommodent avec l'opposition",
soutient-il.
Depuis, le parti de Wade a perdu une grande partie de sa
crédibilité en tant
que ténor de l'opposition et ce n'est pas sûr qu'il s'en tire bien
à l'issue
des élections. Wade et ses députés ont abandonné leurs postes au
gouvernement et à l'Assemblée en mars dernier, en réitérant par-là
même le
geste qu'ils avaient fait avant les dernières élections de 1993.
Ils vont
probablement reprendre les postes après leur échec.
A l'heure actuelle, le président Diouf jouit d'un pouvoir
politique presque
absolu. Personne ne peut se rappeler la dernière fois où le
Parlement(qualifié de 'chambre d'applaudissement') a rejeté l'un
de ses
projets de lois. Par ailleurs, les partisans de Diouf ont commencé
à abroger
les lois limitant le mandat présidentiel sous prétexte qu'il
devrait être
autorisé à être président à vie. Jusque là, il a occupé le
fauteuil
présidentiel pendant 17 ans.
Déjà, les préparatifs des élections de mai ont enregistré quelques
surprises. Le 31 mars dernier, le jour même où Clinton a mis les
pieds au
Sénégal, le parti au pouvoir s'est divisé et a créé l'Union pour
le
renouveau démocratique (UDR), un parti qui ressemble à un réel
parti
d'opposition jamais enregistré depuis près d'une décennie.
Le président de l'UDR, Djibo Ka, accuse le parti au pouvoir d'être
"un
groupe d'hommes qui font ce qu'ils veulent". Mais, il est lui-
même un
membre fondateur du PS et se trouvait dans le noyau de ce parti,
il y a deux
mois. Il était candidat au poste de secrétaire général du parti,
mais Diouf
l'a bloqué et a offert le poste à son jeune protégé Ousmane Tanor
Dien.
Maintenant, en tant que chef de l'opposition, Ka parle avec
autorité, en
décrivant la corruption et la fraude électorale du PS, après avoir
servi en
tant que ministre de l'intérieur chargé de l'organisation des
élections
précédentes. Pendant les élections de 1993, un juge de la
Constitution a été
fusillé tout juste au moment où il allait annoncer les résultats
des élections.
Le mois dernier, Ka a publiquement demandé des excuses pour les
fautes
commises. Il sera certainement plus direct maintenant que la
fraude
électorale serait en sa défaveur.
Les histoires de corruption des autorités politiques font partie
de la riche
tradition orale du Sénégal. D'autres histoires du même genre
concernent
Amath Cissé, l'un des plus anciens députés du PS qui aurait des
pouvoirs
surnaturels lui permettant de faire apparaître de l'argent en
soufflant dans
l'air ; il est un grand sponsor des campagnes du parti.
Selon la presse locale, Cissé a été arrêté l'année dernière en
Arabie
Saoudite avec plus d'un million de faux dollars et une machine de
fabrication de faux billets. Il aurait été décapité, n'eut été son
passeport
diplomatique et l'intervention de Diouf.
Nonobstant les protestations publiques, il n'y a eu aucune enquête
officielle. Actuellement, Cissé est candidat aux prochaines
élections. Son
fils, Amath E9 Junior a tout récemment été arrêté alors qu'il
fabriquait
des faux billets. Malgré tout, Cissé senior est presque certain de
remporter
les élections.
Le fait que le gouvernement falsifie la monnaie américaine pour
organiser la
campagne électorale faisait partie des nombreuses questions
relatives à la
démocratie sénégalaise, que Clinton n'a pas soulevé lors de sa
visite au
Sénégal.
Toutefois, par rapport aux autres gouvernements africains, le
Sénégal est
politiquement stable et n'est pas considéré comme étant un pays de
grande
oppression. En plus, il y a des exemples d'amélioration du système
électoral
: la création d'un observatoire national indépendant.
Cependant, bon nombre de gens disent que monsieur Diouf ne fait
qu'instaurer
la mouvance démocratique pour obtenir le soutien des occidentaux.
La preuve
c'est que le Sénégal a reçu, par tête d'habitant, plus d'aide au
développement dans les années 1980 que n'importe quel autre pays
africain.
Le mois dernier, des millions de téléspectateurs ont versé des
larmes
lorsque Clinton préconisé un nouveau genre de relation avec
l'Afrique, au
cours de sa visite à l'île de Gorée, l'ancien entrepôt
d'esclaves.
Diouf, qui se tenait à côté de lui, a saisi l'occasion pour
demander une
plus grande aide afin de financer un projet d'irrigation massive.
Il a
surpris Clinton. Taiwan avait déjà accordé plus de 30 millions de
dollars
dans le cadre du projet, afin de permettre au Sénégal de le
reconnaître aux
Nations Unies. Malheureusement, les travaux ont été suspendus et
les experts
disent que le projet est tellement mal conçu qu'il ne risque pas
d'être achevé.
"Au lieu de résoudre les crises, Diouf a l'art de les
contourner", déclare
Ka.
Cependant, plusieurs personnes se doutent que le président de
l'UDR
représente une sérieuse alternative à l'actuel monopole du
pouvoir. Si l'UDR
devait poser un réel défi au PS, Diouf offrirait à Ka le poste
qu'il veut
dans le parti, et Ka n'opposerait certainement pas de refus,
affirment les
observateurs.