Amman- Jordanie, le 26 mars 2020 (IPS) – L’Humanité a survécu à de multiples épidémies au cours de l’histoire du monde. Des royaumes et des Etats de l’Europe centrale et de l’Est ont aboli la servitude dès qu’il s’est avéré que les régimes médiévaux allaient s’effondrer à la suite de la propagation d’épidémies, s’ils ne se donnaient pas les moyens susceptibles de mettre fin à la dépendance et à la servitude qui marquaient l’âge des ténèbres. La vulnérabilité de nations entières vis-à-vis du risque d’un effondrement total en l’absence d’un accès généralisé aux soins de santé les plus basiques à la suite de la grippe espagnole a poussé les gouvernements à édifier des systèmes de santé publique qui ont permis de réaliser les progrès et les développements que le monde a connus au cours des 100 dernières années. Si ce qui précède représente un prologue, la continuité et la survie nous imposent de changer.

Nous avons à maintes reprises conjugué nos efforts face à toute sorte de menaces. Avec toutes ses ramifications, le COVID-19 menace de mettre nos structures sociales, politiques et économiques au bord du gouffre. Les maladies, la récession et la peur peuvent rapidement dominer les Etats et les sociétés. Chaque jour qui arrive apportera davantage de défis qui ne peuvent être adressés qu’en s’occupant des malades, en minimisant l’impact des fermetures sur les vies et la subsistance des gens, en assurant l’approvisionnement en eau propre, en nourriture, en énergie et en denrées alimentaires de bases, et en lançant une course vers un remède. Réussir, dans ce conflit asymétrique, dépend de notre résilience. Afin d’endiguer les retombées socio-politiques et socio-économiques de cette crise, les décideurs doivent axer leurs efforts sur la dignité humaine et leur bien-être, en tant que pierre d’angle de la sécurité nationale et internationale.

Les membres les plus vulnérables de certaines sociétés du monde sont ceux qui sont sur la première ligne du front dans cette crise, en l’occurrence les médecins, les infirmiers, les soignants, les pharmaciens, les agents en charge de l’assainissement, les agriculteurs, les caissiers dans les supermarchés ainsi que les camionneurs dont le courage, les sacrifices et le dévouement nous permettront de survivre aux 12 à 18 mois de confinement qui viennent. En l’absence d’un soutien de l’Etat, que se passera-t-il aux centaines de milliers de personnes licenciées, tandis que des millions d’employés devraient connaitre des difficultés avec l’augmentation du volume des licenciements ? Certains continueront à ignorer les plus vulnérables et les plus marginalisés ainsi que ceux et celles qui ont un accès très limité à l’aide humanitaire, et qui deviendront des victimes de certains qui ne cesseront pas de les exploiter. Les appels à la distanciation sociale ont gagné en importance et sont devenus plus fréquents ces derniers jours. Comme nous commençons à nous séparer les uns des autres, nous devrions nous rappeler notre devoir humanitaire les uns vis-à-vis des autres.

Loin d’être une affaire individuelle, la sécurité est une question collective et globale. La crise actuelle présuppose une réflexion transcendante entre les hommes politiques des deux côtés du spectre. Les zones grises dans la politique et dans lesquelles les jeux à sommes nulle et la logique perverse d’une inévitable destruction mutuelle, se prolifèrent sans protéger et promouvoir la dignité et le bien-être humains. Les conservateurs et les réformateurs doivent aujourd’hui transcender l’esprit de concurrence et les bras de fer politiques. La logique d’une survie mutuelle assurée ne peut pas tolérer des zones grises. Si le règlement des conflits l’emporte sur les idées politiques, l’appartenance nationale, religieuse, ethnique, et celles liées au genre social, c’est alors que la dignité et le bien-être humains deviendront la norme dans l’engagement de l’Homme vis-à-vis de la vie.

Des intermédiaires fiables dans le domaine de la gestion de cette crise et d’autres crises existent, comme le CICR, et MSF.

La responsabilité sociale des entreprises nécessite que nous développions une plateforme publique de données sanitaires afin de permettre aux conversations et aux consultations interpersonnelles d’être promues via la société civile, les médias et les institutions éducatives. Nous ne pourrions pas adresser les problèmes liés à l’énergie et au changement climatique sans parler de la santé, de l’éducation et de la dignité humaine. Les migrants et les réfugiés doivent faire partie intégrante des réponses nationales visant à arrêter la propagation du nouveau Coronavirus. Selon l’ESCWA, 55 millions de personnes, dans l’Asie de l’ouest, ont besoin d’une forme ou d’une autre d’assistance humanitaire et la vulnérabilité des femmes et des filles déplacées est d’autant plus accrue en période de pandémies. L’insécurité post-conflit, que ce soit dans des pays dévastés par la guerre ou dans les centres urbains et les campagnes des pays développés sur le plan économiques, ne peut être adressée que via une minutieuse cartographie de l’accès à l’aide humanitaire. Le Yémen, la Syrie, Gaza et la Libye sont épouvantablement vulnérable vis-à-vis des épidémies. De quelle paix s’agira-t-il lorsque la guerre sera terminée ?

L’insécurité régionale est aggravée en l’absence de coopération, mais le système multilatéral ne sera pas perdant s’il décide de faire face à une crise existentielle. La solidarité européenne a été gravement affectée à la suite de la propagation d’épidémies sur une vaste échelle, mais la Chine est en train d’agir efficacement et rapidement pour venir en aide au peuple et au gouvernement italiens. Aujourd’hui, le multilatéralisme ne peut être revisité sans mettre l’accent sur les priorités interdisciplinaires du 21ème siècle, dont le besoin d’élaborer une Loi de la Paix. Nous puisons dans les concessions humaines qui prévalent selon la loi de la guerre en temps de conflit, mais nous ne faisons pas appel aux instruments juridiques qui peuvent assurer la dignité et le bien-être en temps d paix.

La crise actuelle est autant une crise sanitaire mondiale qu’une crise de la globalisation qui a sapé les fondements de la société moderne, avec ses inégalités galopantes et les injustices accrues qui menacent la survie même de nos espèces en raison du changement climatique. La planète que nous partageons avec d’autres organismes vivants est fragile et encline à subir des crises. Pour sortir de cette situation difficile, il nous faut étendre l’éthique de la solidarité humaine au-delà de nos réponses immédiates apportées contre le COVID-19. La vraie réussite réside, non seulement dans l’apprivoisement d’un pathogène ou dans la redécouverte de la valeur de la compassion, le respect et la générosité, mais aussi dans l’institutionnalisation de ces valeurs dans les jours, semaines et mois à venir.