DAKAR, 17 décembre 2018 (IPS) – Khoudia Ndiaye, étudiante en maîtrise de droit, sera diplômée de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) du Sénégal l’année prochaine. Agée de 24 ans, avec une spécialisation en droit notarial, elle rêve de devenir notaire et veut rapprocher la justice des communautés locales comme celle de son quartier Hann Bel-Air de la ville de Dakar, capitale du Sénégal, où elle voit rarement des avocates.

Alors que la jeune Ndiaye, intelligente et dévouée, a un bel avenir devant elle et en parle avec enthousiasme, il n’y a pas si longtemps encore, elle n’imaginait pas avoir autant de succès. Au contraire, elle vivait – dans la peur et exposée au racisme – dans un pays étranger.

Ndiaye est une migrante de retour. En 2012, alors qu’elle n’avait que 18 ans et qu’elle s’était inscrite à la Faculté de droit de l’UCAD il y a à peine quatre mois, elle était débordée.

Maintenant, quand elle parle des raisons pour lesquelles elle a voulu quitter le Sénégal, elle baisse la tête et rit.

«Durant la première année de droit à l’université, nous étions 4 000 étudiants et je me suis sous-estimée parce que je ne pensais pas pouvoir réussir dans ce monde», a-t-elle déclaré à IPS.

Un voyage dans la désillusion

Elle a commencé à chercher quelque chose d’autres à faire de sa vie. Depuis toujours, elle voulait travailler dans un centre d’appels et son cousin Pape, qui vivait au Maroc, lui avait dit: «Les employés des centre d’appels sont très bien payés et bien connectés.”

Daro Thiam (à gauche), une migrante mauritanienne de retour, est interrogée par Khoudia Ndiaye (au centre) et Ndeye Fatou Sall (à droite) à Hann Bel-Air, un quartier de la capitale sénégalaise, Dakar. Avec la gracieuse permission de: l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) / Julia Burpee

Quitter sa famille et oser partir à l’aventure sans prévenir est une décision courageuse, voire surréaliste, pour une jeune fille d’une société profondément ancrée dans la religion comme le Sénégal. «Ce n’était pas facile de prendre une telle décision. Je ne l’ai pas dit à mes parents, car s’ils connaissaient mon intention, ils ne m’auraient pas permis de partir », se souvient Ndiaye.

Pape la mit donc en contact avec les personnes qui l’aideraient à migrer sans papiers.

“J’ai financé mon voyage avec ma bourse à hauteur de 200 000 FCFA, ce qui équivaut à 348 dollars.”

Mais le jour du voyage vers la « terre promise », elle s’est rendu compte qu’elle avait été trompée parce qu’elle avait cru pouvoir prendre l’avion pour le Maroc ; au lieu de cela elle a « fini par prendre un bus de force ».

Après avoir parcouru 3 000 kilomètres dans ce minibus, Ndiaye et les autres jeunes Africains qui étaient ses compagnons de voyage arrivent à Marrakech, au Maroc.

Très rapidement, son rêve de travailler dans un centre d’appels s’est transformé en désillusion.

Ce que l’on ne lui avait pas dit, et que son cousin ignorait peut-être, c’est que les téléopérateurs au Maroc étaient tenus d’avoir validé deux années d’études universitaires.

Pendant un temps, elle a vécu avec son cousin et son épouse et, quoiqu’elle fût bien traitée, les choses n’étaient pas forcément faciles.

Elle a été témoin de l’agression et de l’attaque de son cousin dans une rue et craignait que la même chose ne lui arrive un jour. «Des Marocains sur un scooter ont essayé de voler son téléphone. Il voulait se défendre, mais les jeunes Marocains l’ont poignardé. J’ai vu le sang couler et cette image m’a traumatisée », raconte-t-elle d’une voix tremblante.

Retour au pays pour réessayer

Elle décide de rentrer chez elle, et ses parents, qui avaient alors appris sa présence au Maroc, ont payé son vol retour. Une fois chez elle, avec les conseils et le soutien de sa famille et de ses proches, Ndiaye a poursuivi ses études.

Elle s’est réinscrite à l’université et tente pour la seconde fois d’obtenir sa licence en droit.

«À l’université, c’était un peu comme à la maison, j’avais honte des regards des gens et de mes camarades de classe parce qu’ils savaient tous que j’avais arrêté mes études pour aller au Maroc», regrette Ndiaye.

Un nouveau départ

Cependant, par une froide matinée d’hivernage en novembre et au milieu d’une foule de jeunes étudiants qui se bousculent pour s’inscrire à l’université, nous sommes parvenus à nous frayer un chemin à travers la foule pour atteindre l’entrée principale de la Faculté de droit. C’est ici que les professeurs de Ndiaye et d’autres membres du personnel de l’UCAD lui ont donné une chance. C’est ici que Ndiaye a de nouveau essayé d’obtenir son diplôme, cette fois avec succès.

«J’ai reçu le soutien de mes professeurs, notamment une de mes professeurs qui m’a réconforté à chaque fois que j’en avais besoin. Elle siège maintenant au tribunal de Dakar », déclare Ndiaye avec enthousiasme.

Migrants comme messagers

Alors que Ndiaye évoluait dans ses études, elle a été contactée par un ami, également migrant de retour, qui lui a donné le numéro de téléphone de Mohamadou Ba, responsable de la coordination d’une communauté de volontaires migrants de retour à Dakar.

Ba fait partie de la campagne de sensibilisation Migrants as Messengers (MaM) (Migrants comme Messagers, en français), mise en place par l’Organisation internationale pour les Migrations (OIM).

La campagne de sensibilisation entre pairs apprend aux migrants de retour à interviewer, filmer et documenter les histoires de leurs compagnons de retour. Ils partagent leurs expériences sur Facebook et sur d’autres réseaux sociaux, offrant ainsi une plate-forme permettant aux autres d’en faire de même.

Quand Ndiaye en a entendu parler, elle a rejoint le groupe. Elle a rencontré d’autres migrants de retour et a entendu parler de leurs expériences et de leurs histoires, alors qu’elle partageait la sienne. MaM étant structurée comme une campagne entre pairs, elle a permis à Ndiaye et à d’autres migrants de retour dans leur pays de structurer un message destiné aux jeunes, fondé sur leurs propres expériences : « … le mieux est de rester chez soi ou si vous décidez de voyager, faites-le par les voies normales. ”

Un soutien qui dépasse l’aide financière

Ndiaye est également ravie du soutien qu’elle a reçu du réseau. «Nous avons gagné en confiance et en espoir. Et cela est beaucoup plus important que l’aide financière », déclare Ndiaye.

Ndiaye n’est pas la seule à avoir bénéficié de la formation.

Yaya Mballo et Ndèye Fatou Sall sont également des migrants de retour au Sénégal. Grâce à la formation de l’OIM, ils ont pu réintégrer la société et même créer leur propre entreprise : ils proposent des services de prise de parole en public et de vidéographie.

Julia Burpee, spécialiste du développement des médias et formatrice à MaM, explique à IPS comment le projet a aidé ses participants à se transformer.

«Lorsque nous avons commencé les formations en vidéographie et en narration, de nombreux migrants rentrés chez eux de Libye et d’autres pays étaient trop timides et honteux pour partager leurs histoires de migration.

« Plus ils se tenaient devant – et derrière – la caméra et voyaient les avantages de l’utilisation de la vidéo comme outil de guérison et de plaidoyer, plus ils commençaient à parler. À présent, ils parlent tous de leurs expériences migratoires avec confiance et conviction, désireux d’informer les autres Africains de l’Ouest des risques qu’ils courent et, en définitive, de sauver des vies », a déclaré Burpee.

Demain, le 18 décembre, nous célébrerons la Journée internationale des migrants et de nombreux migrants de retour la célébreront à travers des événements organisés à Dakar.

Mais aujourd’hui, Ndiaye s’intéresse vivement aux droits des femmes. En fait, sa thèse de maîtrise portait sur l’équilibre entre les sexes dans le droit de succession musulmane ici, dans ce pays d’Afrique de l’Ouest.

«Le droit de succession me passionne le plus parce que c’est la réglementation de la vie quotidienne et c’est aussi un fait social que l’on entend constamment», a-t-elle déclaré à IPS.

«Oui, les femmes peuvent», conclut Ndiaye.