DAKAR, le 10 décembre 2018 (IPS) – Il est 16 heures dans la capitale sénégalaise, Dakar, lorsque des élèves, des étudiants et des travailleurs commencent à occuper les halls des mairies de Grand Yoff et du Centre socioculturel de Grand Médine afin d’assister à un événement communautaire unique – une projection de film suivi d’un débat.

Ce qu’ils y entendent les surprend.

Des hommes et des femmes, en personne et sur vidéo, racontent des histoires de souffrance, d’exploitation et de maltraitance humaines vécues pendant leur voyage en tant que migrants irréguliers.

«Vous êtes battu, menacé avec des armes, vous perdez tous vos droits dès que vous entrez dans ce pays. Vous êtes vendu par vos propres frères. » C’est l’un des témoignages poignants entendus dans un documentaire de 45 minutes réalisé par des migrants de retour et avec le soutien de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM).

L’OIM met en œuvre un projet unique en son genre, appelé Migrants comme Messagers (Migrants as Messengers (MaM) en anglais), au Sénégal, en Guinée et au Nigéria. Il s’agit d’une campagne de messagerie entre pairs qui partage des informations sur les dangers de la migration irrégulière racontés à travers les récits de migrants de retour. L’OIM a formé 80 migrants de retour dans ces trois pays sur la manière d’interviewer et de recueillir les récits d’autres migrants de retour. La campagne utilise également une technologie mobile innovante pour permettre aux migrants de partager leurs expériences et de fournir une plate-forme permettant aux autres de faire de même.

Un jeune homme à l’hôtel de ville de Grand Médine à Dakar, au Sénégal, discute de la migration irrégulière. Crédit: Samuelle Paul Banga / IPS

Les échanges à l’hôtel de ville

Les projections de films à la mairie font également partie de la campagne. Elles offrent à la communauté et aux migrants de retour une plate-forme pour partager leurs histoires, car une approche participative est utilisée et le film est suivi d’un débat en français et en langue locale, le wolof.

Dans les mairies de Dakar, lors des deux projections, le silence règne pendant 45 minutes.

Ceux qui assistent à la projection sont visiblement abasourdis par la profondeur de la souffrance expliquée dans les témoignages des migrants de retour.

«Nous avons vu et survécu», Ndèye Fatou Sall, une volontaire MaM, se confie à IPS. Elle vivait auparavant en Arabie saoudite, où elle était employée de maison.

Ici, un élément ressort de la plupart des échanges. C’est le fait que les jeunes recourent à la migration irrégulière pour trouver du travail et de meilleures opportunités qu’ils estiment inexistantes chez eux. Beaucoup sont motivés et soutenus par leurs familles, qui ont une influence significative sur leur vie. Dans certains cas, les familles utilisent toutes leurs économies pour envoyer leurs fils en Europe.

«Personnellement, je suis parti à cause de ma famille. Quand j’ai eu mon [baccalauréat]… ma mère a vu que les fils d’autres familles partaient facilement à l’étranger. Alors, elle a utilisé toutes ses économies pour financer mon voyage », explique Issa Ngom lors des échanges à Grand Médine. Après quelques mois passés dans des conditions de vie difficiles, il a décidé de rentrer au Sénégal.

«Je pense que nous devons faire beaucoup plus de sensibilisation et montrer aux jeunes les opportunités qui sont chez nous. Mais nous devons aller au-delà, car la réalité est que la plupart des enfants traînent dans la rue, buvant du thé toute la journée au lieu de trouver des choses à faire », a déclaré Aminata Diop lors de la session à Grand Yoff Dakar.

Vous pouvez réussir chez vous

Seckouba Cissé, a déclaré au cours du débat que «ce n’est pas le voyage qui fera de vous un homme prospère».

«Nous avons l’habitude de ne blâmer que les jeunes pour tous, parce que nous les qualifions de personnes sans ambition. Mais nous ne mettons jamais en place une politique visant à encourager les jeunes à produire de la richesse au niveau locale », a déclaré Cissé.

Babacar Gueye, un jeune diplômé actuellement à la recherche d’un emploi, explique lors de la session de Grand Yoff que l’argent utilisé pour voyager clandestinement en Europe pourrait être mieux investi pour créer des opportunités de travail chez soi.

«Je suis allé en Europe et je suis revenu. L’argent que l’on dépense pour aller souffrir là-bas, on peut l’investir ici au Sénégal et trouver quelque chose à faire. Nous refusons de rester [au pays] parce que la famille nous oblige à “réussir”; on en a marre de ce mot ».

Ici, un élément ressort de la plupart des échanges. C’est le fait que les jeunes recourent à la migration irrégulière pour trouver du travail et de meilleures opportunités qu’ils estiment inexistantes chez eux. Crédit: Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) / Alioune Ndiaye

Les dangers de la migration irrégulière

Mais les témoignages poignants du film ont permis à Charle Diatta de prendre conscience des réalités et des risques liés à la migration irrégulière. Il prend la parole pendant le débat et dit qu’il souhaite que les migrants de retour viennent sensibiliser ses cousins.

«J’ai des cousins à Yarakh qui veulent aller en Europe et j’aimerais que vous veniez là-bas, si possible, pour essayer de les sensibiliser avant qu’il ne soit trop tard.»

La projection du film et le débat qui s’en suit font partie de l’évaluation d’impact de l’OIM, une approche «visant à mesurer la dimension de l’engagement communautaire, de l’interaction du public avec les migrants de retour volontaires; et aussi impacter la perception des populations locales sur les questions de la migration irrégulière et le statut de migrant », a déclaré à IPS, Marilena Crosato, responsable implication et plaidoyer médias à l’OIM au Sénégal.

Au total, 16 sessions de projection et de débat sont organisées dans tout le Sénégal. Et les migrants de retour travaillent activement en tant que volontaires et acteurs pour la sensibilisation.

Et beaucoup d’entre eux utilisent la page Facebook MaM pour partager leurs expériences. Bien que ce soit sur les réseaux sociaux où beaucoup ont vu, pour la première fois, une réalité déformée de la vie d’un migrant en situation irrégulière en Europe.

Les participants de la session de Grand Yoff ont déclaré que les réseaux sociaux peuvent faire miroiter des faits surréalistes qui dissimulent les faits réels de la migration irrégulière.

«À cause des belles photos et vidéos sur la vie en Europe que mes amis m’ont envoyées, j’étais sur le point de partir afin d’avoir une vie aussi belle», dit Djiby Sakho.

Mais la projection à l’hôtel de ville et le débat lui ont dévoilé la face ténébreuse du voyage.