QUITO, le 20 juillet 2018 (IPS) – L’Équateur a décidé de s’orienter vers un modèle de développement fondé sur la bio-économie, “qui doit être durable”, car “le remède pourrait être pire que la maladie”, a déclaré le ministre de l’Environnement, Tarsicio Granizo, fer de lance de cette approche innovante.

Dans cette interview accordée à IPS, Granizo a expliqué que la proposition représentait une réponse à un modèle extractiviste qui ne peut être suivi indéfiniment. Son département ministériel travaille main dans la main avec les autres ministères, les secteurs productifs et les gouvernements des 24 provinces de ce pays d’Amérique du Sud de 17,7 millions d’habitants.

L’Équateur est un pays très diversifié, mais il est également riche en minéraux et en combustibles fossiles. Le modèle de développement actuel repose sur les richesses de son sous-sol, mais l’objectif est désormais de passer à un modèle post-extractiviste, axé sur l’utilisation durable des ressources biologiques du pays.

Dans un premier temps, le gouvernement élabore, avec l’appui du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), un programme environnemental interministériel visant à recenser les mesures environnementales prises par l’administration afin de concevoir une nouvelle stratégie transversale.

Le ministre a souligné qu’il n’était pas encore possible de parler de «transition» ou de calendrier, car «de nouvelles formes d’économie sont en train d’être pensées». Mais il a souligné que «le concept de la bio-économie au niveau de l’État est déjà en marche».

IPS : Vous dirigez ce qu’on appelle une transition de l’extractivisme et des combustibles fossiles à la bio-économie. Pourquoi?

TARSICIO GRANIZO: La bio-économie est l’un des nombreux moyens pour faire avancer ce pays dont l’économie est basée sur l’extraction de pétrole et de minéraux. Il existe peut-être d’autres moyens de s’en sortir, mais rappelons-nous que nous sommes un pays de méga diversité et que nous devons de manière durable faire usage de notre méga diversité, avec la technologie la plus avancée.

IPS : Quel avenir pour les mines et le pétrole dans ce modèle?

TG : Nous parlons d’une transition à long terme. Que cela nous plaise ou pas, nous devons continuer à exploiter le pétrole et les mines ; nous disposons toujours de ressources importantes dans ces deux secteurs qui constituent un soutien pour le pays.

IPS : Avec une limite dans le temps pour l’exploitation des combustibles fossiles due au changement climatique…

TG : Il y a une date limite pour l’exploitation pétrolière; et l’exploitation minière sera toujours là, mais elle doit être organisée. Nous ne pouvons pas encore dire que nous sommes dans un processus de transition ; nous venons juste de commencer à réfléchir à ces nouvelles formes d’économie qui permettront à l’Équateur d’abandonner un jour l’extractivisme.

Bien sûr, tout ce qui est bio n’est pas nécessairement durable, car je peux remplacer le pétrole par un autre produit et en tomber en panne sèche. La bio-économie durable est basée sur cela: l’utilisation durable des ressources biologiques, et cela inclut une économie circulaire dans la gestion des déchets.

IPS : Mais pouvez-vous fixer un échéancier pour mettre en œuvre la bio-économie?

TG : Nous ne pouvons pas… Combien de temps les combustibles fossiles dureront-ils?

IPS : Les experts, y compris des responsables de votre département ministériel, affirment que les combustibles fossiles de l’Équateur pourraient être épuisés dans 20 ans…

TG : Peut-être 20 ans, mais dans le secteur minier, nous devrons voir comment cela va se passer pour nous. Les revenus miniers doivent être supérieurs aux passifs environnementaux. À cet égard, nous ne pouvons pas encore nous fixer d’échéancier.

IPS : Quel est le modèle de bio-économie que vous envisagez pour l’Équateur?

TG : Nous pensons à la bio-économie durable en tant que modèle pour lequel plusieurs éléments sont nécessaires: conservation, innovation, investissement et marchés.

IPS : Qu’est-ce qui vient en premier?

TG : La conservation. Le sol de l’Équateur est déjà préservé, grâce à des zones protégées, à des forêts de protection couvrant 30% du territoire national. L’innovation est notre principale préoccupation et nous avons encore beaucoup de chemin à faire.

IPS : De quelle façon l’utilisation durable de la méga diversité a-t-elle été incorporée?

TG : Bien sûr, tout ce qui est bio n’est pas nécessairement durable, car je peux remplacer le pétrole par un autre produit et en tomber en panne sèche. La bio-économie durable est basée sur cela: l’utilisation durable des ressources biologiques, et cela inclut une économie circulaire dans la gestion des déchets.

IPS : Vous insistez sur la nécessité de passer à une économie circulaire, fondée sur le principe produire, consommer et recycler, plutôt que de produire, consommer, jeter…

TG : L’économie circulaire fait partie de la bio-économie ; par exemple, les déchets peuvent être une bonne affaire et une alternative pour ceux qui travaillent déjà comme ramasseurs de déchets. Nous voyons des exemples dans de nombreuses régions du monde où la gestion des déchets est une option. Ce qui arrive dans les centres de traitement est minime, tout reste dans les usines. Petit à petit, nous devons progresser dans cette direction.

IPS : On dit que la bio-économie favorisera le développement des couches les plus vulnérables de la société. Est-ce vrai? Pourquoi et comment

TG : Bien sûr, par exemple, ce sont les pauvres qui fouillent et séparent les déchets. Nous devons les aider à sortir de la pauvreté, à devenir de petits entrepreneurs et à améliorer leur qualité de vie. Nous avons identifié environ 500 bio-entreprises; le fait est que la plupart d’entre elles sont des projets à petite échelle ou pilotes. Nous travaillons principalement avec l’Economie Populaire et Solidaire (une organisation économique institutionnalisée en 2011 dans le pays, dont l’adhésion, individus ou groupes, est fondée sur la coopération et la solidarité).

IPS : Existe-t-il un exemple qui sert de lettre d’introduction à ce que l’Équateur fait déjà dans la bio-économie?

TG : Il existe des projets avec la canne en bambou guadua pour fabriquer des meubles et des stratifiés. Il s’agit d’une ressource abondante et à croissance rapide dans les régions côtières et amazoniennes, qui repousse facilement. Ce qui se passe avec la laine de vigogne dans la province de Chimborazo est également très intéressant. La laine de vigogne a un prix très élevé sur le marché international. Dans ce pays, Chimborazo est le seul endroit où l’on trouve des vigognes (un camélidé d’Amérique du Sud), et c’est pourquoi nous enseignons actuellement aux communautés locales comment tondre les vigognes et comment traiter et utiliser leur laine de manière à lui conférer de la valeur ajoutée.

IPS : Quel est actuellement l’impact de la bio-économie en Équateur et quelle part du PIB du pays devrait-elle représenter?

TG : Actuellement, la bio-économie représente environ 10% du PIB industriel et nous prévoyons de doubler ce chiffre dans les années à venir.

IPS : Dans combien de temps?

TG : Nous prenons une série de mesures, nous avons créé le réseau de bio-économie du pays et la stratégie 2015-2030 sur la biodiversité, nous avons créé une entité avec l’Université technique privée de Loja pour promouvoir les initiatives bioéconomiques. Nous lançons la marque BioEcuador.

IPS : Avez-vous rencontré des résistances dans les secteurs économique et productif?

TG : Heureusement, les ministères de la production, des mines et des hydrocarbures et du commerce extérieur se sont très bien alignés. Nous avons réussi à positionner la bio-économie comme un engagement de l’État, y compris dans les secteurs productifs. Nous avons également discuté avec les banques afin d’établir des lignes de crédit à taux d’intérêt réduit offrant certains avantages afin de promouvoir la bio-économie dans des domaines tels que les « nutraceutiques » («nutrition» et «produits pharmaceutiques» – aliments naturels offrant des avantages sur le plan médical ou de la santé). Le concept de bio-économie a déjà pris racine au niveau des États.

IPS : Quelles sont les stratégies?

TG : Utiliser la riche biodiversité dont nous disposons pour proposer des alternatives économiques au pays. Dans la bio-économie, nous n’excluons pas l’amélioration des monocultures. Nous avons par exemple sélectionné cinq secteurs d’activité: la culture du palmier à huile, la pénéiculture(crevetticulture), l’horticulture, l’élevage du bétail et la banane. Nous voulons parvenir à un accord avec ces producteurs pour qu’ils n’élargissent pas leur frontière agricole, mais améliorent leur productivité dans les limites de leur fourchette actuelle. C’est un aspect.

IPS : La bio-économie étant un projet à long terme, comment garantir que les gouvernements futurs maintiennent cette orientation et ne la modifient pas?

TG : Dès que les producteurs verront que la bio-économie est une véritable alternative, il importera peu le gouvernement qui sera au pouvoir.

IPS : Est-ce que cela est en train d’être établi au niveau législatif et politique?

TG : Il est inscrit dans le Code Organique de l’Environnement) et surtout dans le plan de développement national 2017-2021. Nous travaillons à l’élaboration de politiques publiques.

IPS : Les environnementalistes critiquent des aspects de la bio-économie, tels que l’utilisation de biocarburants basés sur des monocultures. Quelle est votre opinion à ce sujet?

TG : Les biocarburants ont leurs avantages et leurs inconvénients. Le problème est que la terre qui devrait viser à garantir la souveraineté alimentaire est allouée pour répondre aux besoins de transport.

IPS : Vous n’excluez donc pas les biocarburants?

TG : Non. Je dis toujours que tout peut être fait en Équateur dans la mesure où il est fait là où il devrait être fait et est fait correctement.

IPS : Y a-t-il d’autres pays d’Amérique latine qui se tournent vers la bio-économie?

TG : Il y a eu un sommet bioéconomique en Allemagne (à Berlin en avril), auquel ont assisté certains pays d’Amérique latine. Plusieurs embrassent notre ligne de bio-économie durable. D’autres voient dans la bio-économie l’amélioration de leurs monocultures. Nous n’excluons pas cette possibilité non plus.

IPS : L’Équateur parie donc sur différentes formules, et pas seulement sur la bio-économie?

TG : Bien sûr, on peut penser à la vente de services; en fournissant des services bancaires à d’autres pays; et la bio-économie durable. Nous devons rechercher des alternatives au post-extractivisme.

IPS : La bio-économie n’est donc qu’une voie, bien que privilégiée…

TG : Oui, mais durable, il doit être durable, sinon le remède pourrait être pire que la maladie.