TUNISIE: La guerre étouffe les moyens de subsistance à la frontière

BEN GUERDANE, Tunisie, 16 août (IPS) – La frontière entre la Tunisie et la Libye a été une importante corde de sécurité, maintenant les habitants de Ben Guerdane économiquement à flot – alors quand la route commerciale vitale est bloquée par la municipalité ou par des manifestants, les esprits s'échauffent.

Située à environ 580 kilomètres au sud-est de Tunis, la capitale, la frontière de Ras Ajdir – reliant la petite ville côtière de Ben Guerdane à Tripoli, la capitale libyenne – a été fermée au début de mars par crainte que le conflit, plutôt que des marchandises, soit exporté à travers la frontière tunisienne.

“Lorsque la guerre a commencé, elle nous a touchés dur parce que beaucoup de sociétés ont fermé; alors les membres de famille qui travaillaient en Libye ont perdu leur emploi et sont rentrés au pays”, a déclaré à IPS, Montassar, un commerçant local qui fait le commerce à travers la frontière.

“La Libye avait importé beaucoup de marchandises de Turquie et de Chine. Des marchands tunisiens ont pu faire un bénéfice en revendant les produits qu'ils ont achetés à Tripoli sur le marché tunisien à des prix très bas”, a affirmé Montassar. “La fermeture de cette frontière signifiait qu’une autre source de revenu s’était tarie, mais heureusement, les choses se sont certainement améliorées depuis ce temps”.

Avant que la guerre civile en Libye n’éclate, plus de 10.000 Libyens et Tunisiens traversaient la frontière de Ras Ajdir tous les jours – générant un bénéfice annuel de près de 2,5 milliards de dollars grâce au commerce mutuel. Cette frontière est une importante plaque tournante pour le transport de carburant, de vivres et de biens.

“Conduire de taxi toute la journée pour très peu d'argent, c’est tout ce qu'il y a pour le moment en termes de travail”, a confié à IPS, Fathi, un chauffeur de mini-taxi. “Au moins le commerce avec la Libye est redevenu normal parce qu’au début de la guerre, beaucoup d'entre nous avaient souffert financièrement”.

“J'ai besoin de trois dinars chez chacun de vous”, a demandé Fathi à ses trois passagers. “Mais avant que nous ne démarions, je dois attendre une personne de plus pour que je puisse au moins réaliser un peu de bénéfice”.

Déjà dans la voiture, il y avait deux vendeurs de rue tunisiens. Bon nombre de vendeurs de rue ont afflué vers le camp de réfugiés de Shousha pour y installer une mini boutique au bord de la route en face de la cité tentaculaire faite de tentes pour vendre du thé, des sandwiches, des articles non alimentaires et des cigarettes aux habitants du camp. Le troisième passager était un prêtre catholique originaire de France.

A la fin mai, pendant que les affaires semblaient reprendre, les habitants du camp de réfugiés voisin de Shousha ont bloqué le trafic sur la route principale pour protester contre la lenteur dans leur processus de réinstallation.

Ce mouvement a provoqué l'indignation des habitants locaux tunisiens qui ont riposté en attaquant le camp avec des coups de feu, des couteaux et des barres de fer. Au moins six réfugiés auraient été tués, des dizaines blessées, et près de la moitié du camp aurait été détruite.

“Plusieurs véhicules se sont arrêtés devant le camp, remplis de centaines de Tunisiens qui ont commencé à attaquer des femmes, des hommes et des enfants, volant leurs biens, tirant des coups de feu et brûlant des tentes”, a indiqué à IPS, Mowahab Abdullah Noor, un réfugié de 20 ans. “Bon nombre de mes parents ont été blessés et un a été tué”.

“A un moment donné, 20 Tunisiens ont commencé à attaquer un Erythréen avec des couteaux et des pierres jusqu'à ce qu'ils l'aient tué. Pendant ce temps, je rassemblais tous les enfants pour les protéger du soleil et pour leur sécurité, et à un certain moment, j'ai essayé d'aller leur chercher du lait parce qu’ils ont commencé à pleurer de faim, mais un Tunisien m'a attaqué avec un couteau”, a déclaré Noor.

“Les gens n'ont plus confiance dans l'armée parce nous avons vu des hommes enlever leurs uniformes militaires pour mettre des vêtements civils et attaquer des gens”.

“Pouvez-vous nous accuser?”, demande Fathi. “Plusieurs entreprises, chauffeurs de taxi et hôtels ont perdu de l'argent ce jour-là. Ce n'était pas bon pour eux de bloquer la route parce que nos moyens de subsistance dépendent de cette frontière… Je ne comprends pas pourquoi ils feraient cela. Ils ont un endroit où dormir et de la nourriture pour manger. Que veulent-ils d’autre?” Malgré une récente augmentation du commerce transfrontalier, en raison d'une hausse de la demande pour le carburant et les denrées alimentaires de base en Libye, les habitants locaux ont appelé à plusieurs manifestations en juillet contre le manque de développement, des opportunités alternatives d'emploi, et il y a des craintes que des fermetures futures de cette frontière puissent menacer leur stabilité économique.

Il y a un peu plus de trois semaines, les propriétaires de boutiques ont organisé une grève générale en fermant leurs portes pendant une journée et ont soumis une pétition contenant leurs revendications à la municipalité. L’une des doléances exigeait la démission du gouverneur local.

“Tous les jours, notre hôtel est rempli de Libyens qui restent en ville pour une ou deux nuits, alors il y a eu un certain niveau de croissance économique”, a déclaré à IPS, Abdel Nasser, le réceptionniste de l'Hôtel Edhiafa à Ben Guerdane. “Toutefois, je demande au nouveau gouvernement à Tunis de construire des usines et de créer une variété d'emplois pour les jeunes à Ben Guerdane, parce que nous voulons atteindre les objectifs de notre révolution”.