Cinéma-Burkina: Le film Africain Doit Enfin Sortir De L'Ornière

Ouagadougou, 5 Mars (IPS) – Avant la fin de la 16ème édition du
FESPACO,60
salles de cinéma ont déjà pris des contacts pour la diffusion du
film
africain après le festival. Il s'agit de salles de cinéma en
Côte d'ivoire, au
Niger, au Mali, au Burkina et au Sénégal. D'autres pays
viendront sans
doute compléter la liste, selon les responsables de la
Fédération
Panafricaine des Cinéastes (FEPACI). A ces pays va s'ajouter
l'axe
Nairobi-le Caire-Johannesbourg, que le Fespaco avait déjà choisi
pour
promouvoir les meilleurs films africains.

"Nous sommes allés au-delà des prévisions, et nous sommes
comblés"
explique Pierre Rouamba, coordonnateur de la FEPACI à l'issue de
trois
jours de discussion entre producteurs, distributeurs de films
et
exploitants de salles de cinéma, autour du thème de la 16ème
édition du
FESPACO,"cinéma et circuits de diffusion en Afrique".
Le Fespaco avait déja prevu 15000 usd provenant de la fondation
Hubert
Balles pour la promotion du film primé. En plus, les exploitants
qui vont
diffuser des films africains recevront des primes que les
bailleurs de fonds
ont accepté de verser. Les salles qui feront la promotion du
film africain
auront des étiquettes, des fanions et même un label, ont annoncé
les
responsables de la FEPACI.
"L'appui financier permettra de soutenir les salles mais
également de
résoudre le problème de la vétusté des salles africaines"
estime Pierre
Rouamba. La question de la dégradation des équipements, couplée
à la vétusté
des salles est considérée comme un sérieux handicap à la
projection des
films, notamment africains. Au Burkina, pays par excellence du
cinéma, une
seule salle peut être classée moderne, c'est le Ciné Nerwaya de
Ouagadougou
qui appartient à un privé.
"Je ne suis pas sûre que des cinéastes acceptent de nous donner
une copie
de leurs films dans nos conditions actuelles de projection, car
avec ces
appareils qui occasionnent des coupures à tout bout de champ, on
n'est même
pas sûrs de leur garantir la qualité de la copie à la fin de la
projection," admet Mariam Mamoukela, une exploitante de salle
de cinéma au
Niger.
"Il faut que les bailleurs de fonds et nos Etats nous aident
pour la
rénovation des salles et l'acquisition de matériel neuf". Dès
la fin du
Festival, un stage intéressant va avoir lieu dans plusieurs
capitales
Africaines pour la formation des projectionnistes, dont la
majorité formés
sur le tas, est perçue par beaucoup d'exploitants de salles
comme des
ressources ignorant totalement "les conséquences de leurs
activités, de
leur travail, sur le coût de l'exploitation quand il y a
mauvaise
maintenance d'un appareil".
Les cinéastes ont d'autre part recommandé à la FEPACI de
travailler en
direction des décideurs africains pour attirer leur attention
sur la
situation du cinéma africain dans les Télévisions nationales, de
travailler
avec les institutions inter-africaines de télévision comme
l'Union des
Radios et Télévisions nationales d'Afrique et le Centre
International de
Radio et Télévision d'expression française pour encourrager la
distribution
de films africains sur ces chaînes.
Le cinïricain ne couvre que 3% des salles africaines contre 70%
de
cinéma américain. "Maintenant, il y a un minimum de confiance
entre les
cinéastes, les
exploitants et nous à l'issue de ces discussions", estime
Johnny Spencer
Diop, distributeur indépendant. "Les gens se demandaient
souvent si les
films que nous recevions étaient destinés à la distribution ou
tout
simplement pour l'affiche".
"Je demande à ce que les distributeurs africains viennent nous
voir ou nous
écrivent ou avec tout autre moyen de communication, pour qu'on
puisse
distribuer leurs films parce que au Sénégal comme dans d'autres
pays
africains, on consomme le film africain, je suis entièrement
disponible pour
les cinéastes africains," lance Cheick Ngaido BA, exploitant de
salles au
Sénégal, qui a déjà acheté et diffusé dans plusieurs pays
d'Afrique de
l'Ouest des films africains.
Les cinéastes africains ont été placés devant leurs
responsabilités pour
qu'ils mettent désormais leurs films à la disposition des
exploitants et
distributeurs africains qui vont les mettre à la disposition du
public
africain.
Plusieurs cinéastes africains préfèrent en effet garder leurs
productions
pour des festivals organisés hors du continent ou pour des
salles
européennes, où l'effet escompté ne se produit pas très
souvent. "Buud
Yam" de Gaston Kaboré du Burkina n'a pas obtenu plus de 7000
entrées dans
les salles parisiennes malgré l'Etalon de Yenenga obtenu 1997.
"Les films
africains ne trouvent pas bien souvent leur public, ils font les
festivals
d'une part ou essaient de trouver une place négligeable dans
les circuits
de distribution occidentaux et négligent leur public africain,
faute de
circuit de distribution ou d'exploitation adéquat sur le
continent, et aussi
le sentiment est qu'étant donné le prix du ticket du cinéma en
Afrique, cela ne vaut pas la peine de se donner du mal pour
montrer un film,
explique Françoise Balogun du Nigeria, qui milite en faveur d'un
cinémaitinérant pour mieux faire connaître les films africains
dans les hameaux
les plus reculés.
"Le cinéma africain trouvera une place digne de lui quand il se
sera
affirmé chez lui, comme le cinéma hindou, chinois ou japonais.
Il a besoin
de ce public pour trouver le ton juste, pour conquérir son
indépendance et
se dégager de toutes les altérations qui l'accablent" poursuit
Françoise
Balogun.
"Les film se nourrissent du public et le public se nourrit des
films;
d'ailleurs il suffit de voir l'élan de ce public quand il entend
parler sa
langue, quand il voit ses acteurs, quand on lui montre les
bienfaits ou les
travers de sa propre société. " Selon Françoise Balogun, seuls
quelques 10%
d'Africains vont au cinéma. Pourtant, ce ne sont pas les thèmes
africains
qui sont mauvais. "Bal
poussière" et "La vie est belle" de l'Ivoirien Henry Dupar en
sont un bel
exemple à travers le continent africain. "Les Africains se
reconnaissent
dans ces thèmes, on peut parler de la mort, de l'amour, de la
vie, pourvu
qu'ils soient bien racontés. Le continent est vaste avec des
cultures
différentes, une vraie richesse"
soutient le talentueux cinéaste Burkinabé Idrissa Ouédraogo.
Le gros problème du cinéma africain reste l'hypertrophie des
circuits de
distribution et d'exploitation quand il en existe. "Il y a un
manque
crucial d'organisation, parce qu'on ne peut pas être à ls
producteur,
distributeur, diffuseur", constate Cheick Ngaido BA du Sénégal.
Plusieurs
distributeurs et exploitants africains ne le sont que de nom et
ignorent
tout de la gestion ou de la promotion des films et des salles de
cinéma.
"Il faut professionnaliser les activités de distribution et
d'exploitation,
car le réalisateur après avoir produit un bon film, doit avoir
un
distributeur et un exploitant pour faire circuler le film",
estime Idrissa
Ouedraogo. "Nous ne maîtrisons pas nos circuits de distribution
et
d'exploitation de nos propres pays parce que nous ne sommes pas
arrivés à la
professionnalisation". Idrissa Ouédraogo appelle par ail les
Etats à
l'instauration d'une politique cinématographique et
audiovisuelle nationale.
"Il faut, dit-il, obliger nos Etats à intégrer dans les
politiques
nationales, une harmonisation de la politique culturelle, car
c'est la
culture qui fait la vérité d'un peuple, sa fierté". Le système
de taxes
constitue un goulot d'étranglement pour les cinéastes, et un
obstacle à la
diffusion de leurs films. Un rapport de l'Union Européenne juge
"très
lourd" ce système qui se situe dans une fourchette de 30 à 38%
au total. Au
Cameroun, ces taxes cumulées s'élèvent à 35% par film, et au
Sénégal il
atteindrait les 43%. A ceci, il convient d'ajouter les droits de
douane.
"Il faut que les Etats allègent les taxes, nos arriérés
d'impôts et les
droits de douane, car les bailleurs de fonds qui voudront nous
aider peuvent
être découragés par des ardoises effarantes", estime Mariam
Mamoukela du Niger.
Idrissa Ouédraogo va plus loin et appelle à une billeterie
unique dans la
sous-région. "Il faut une certaine transparence dans les flux
financiers,
et une maîtrise de l'économie du cinéma". C'est ce dernier
élément qui n'a
pas accompagné le cinéma africain". Un mémorandum sera présenté
à l'OUA, et
à tous les chefs d'Etat africains sur la disparition annoncée
des films
africains et sur les mécanismes de défense à mettre en place par
la FEPACI.
Les cinéastes réunis à Ouagadougou, ont perçu la menace que fait
pesersur
eux, le round de l'an 2000 de l'Organisation Mondiale du
Commerce, l'OMC,
qui prévoit d'inclure dans les futurs accords de libre échange,
le champ de
la culture et de la création intellectuelle et artistique,
notamment l'audio
visuel. "Ce qui est en jeu aujourd'hui, c'est la survie et la
promotion du
cinéma et de l'audiovisuel du sud, particulièrement celui de nos
pays
africains et arabes, un cinéma conçu moyen d'expression des
identités
culturelles de ces pays", explique le réalisateur tunisien
Ferid Boughedu.
"Il s'agit de soutenir une logique de régulation pour parvenir
à défendre
un secteur fragile et porteur d'enjeux vitaux pour nous, telle
que
l'expression de nos identités culturelles; la libéralisation du
commerce ne
doit pas s'appliquer aux biens porteurs d'identité culturelle,
lesquels
doivent être inscrits comme une exception culturelle dans les
accords que
nos pays auront à signer au niveau régional et international",
poursuit
Ferid Buoughedu. Les cinéastes ont également demandé qu'au sein
de chaque
ministère de l'économie des pays concernés, une personne soit
désignée comme
interlocuteur des associations de professionnels de
l'audiovisuel pour des
échanges sur les enjeux des négociation économiques
internationales. La
16ème édition du FESPACO qui célèbre cette année ses 30 ans
d'existence
prend fin samedi 6 Mars avec la proclamation de l'Etalon de
Yenenga. Vingt
longs métrages sont en compétition pour ce prix sur plus de cent
trente
films sélectionnés. 5000 festivaliers accrédités de plus de 100
pays
participent à cette édition dont 300 journalistes étrangers.