BOSSASO, SOMALIE, 25 mars (IPS) – Après des années de conflit
civil et de
promesses vides faites par les régimes successifs, les femmes
somaliennes
réclament leur droit de représentation dans les instances
politiques de leur
pays.
"Les femmes somaliennes ont été, pendant longtemps,
transformées en bateaux
vides pour les hommes. Politiquement, elles ont joué un grand
rôle et
socialement, elles ont été les piliers de leurs familles.
Cependant, leurs
efforts ne sont pas reconnus", a déclaré Hawa Aden pendant un
récent
atelier organisé à Bossaso, un petit port de la mer rouge situé
au Nord de
la Somalie.
"Actuellement, nous demandons à être impliquées dans la
politique car c'est
notre droit humain fondamental", ajoute Aden, directrice du
Centre de
Développement des Femmes de Juba (JWDC) dont le siège est à
Kismayu, une
ville portuaire située au sud de l'océan indien.
Une trentaine de femmes représentant trois groupes
d'organisations non
gouvernementales – composées de plus de 60 organisations
somaliennes –
estiment que l'exclusion des femmes du monde politique est une
violation de
leurs droits humains.
Les femmes somaliennes ont commencé leur propre campagne pour
éliminer
toutes les formes de violence et de discrimination dont elles
sont victimes
dans ce pays déchiré par la guerre.
L'atelier, sponsorisé par l'Organisation néerlandaise de
Développement et de
Coopération (NOVIB), a réuni essentiellement des participantes
venues de
Bossaso, Hargeysia – deux villes du Nord de la Somalie – et de
Mogadiscio,
Kismayo et Merka, des villes du Sud.
Depuis que la Somalie a obtenu son indépendance de la Grande-
Bretagne dans
les années 1960, les femmes somaliennes ont joué un rôle
marginal dans le
processus de prise de décisions au niveau national et
communautaire, malgré
le grand rôle qu'elles ont joué dans les luttes politiques.
Pendant l'avènement des deux gouvernements civils entre 1964 et
1969, aucune
femme n'a été élue au Parlement et aucune femme n'est apparue
dans la
hiérarchie politique nationale.
Lorsque le gouvernement militaire du Président Siad Barre a pris
le pouvoir
en 1969, seules deux femmes ont été nommées vice-ministres et
une troisième
est devenue directrice générale de l'éducation.
"Lorsque le gouvernement militaire a accédé au pouvoir, la
participation
des femmes au soi-disant Etat socialiste s'est relativement
améliorée, car
elles avaient un plus grand accès à l'éducation, elles ont pu
créer une
organisation de femmes, certaines lois ont été introduites sur
l'égalité de
l'homme et de la femme et sur l'égalité des parts d'héritage",
rappelle Aden.
Toutefois, les femmes ont très tôt réalisé qu'elles "étaient à
la fois des
instruments politiques et des dindons de la farce. Aucune femme
n'a jamais
été nommée ministre au sein de ce gouvernement vieux de 21
ans", constate
Aden.
"Le régime militaire utilise l'énergie des femmes pour
effectuer certaines
activités, grâce à une campagne stricte de propagande sociale et
politique,
et pour contre-attaquer l'opposition",elle.
Maintenant, puisque le gouvernement central n'existe plus à
cause de la
guerre civile qui a divisé le pays en un certain nombre de fiefs
protégés
par les chefs de guerre, la situation des femmes somaliennes est
pire.
La guerre civile, qui a éclaté en 1991, a inversé les rôles des
sexes et les
femmes sont désormais les chefs et les soutiens de leurs
familles.
Elles jouent aussi un double rôle au niveau familial, car elles
sont mères
et femmes.
Comme l'a noté Aden durant l'atelier de Bossaso clôturé le lundi
22 mars,
"les femmes n'ont pas choisi le rôle de pilier familial. Elles
n'avaient
pas le choix. Il fallait qu'elles jouent ce rôle pour
survivre",
explique-t-elle.
Politiquement, elles sont en marge des actuelles administrations
claniques
et des processus de réconciliation, notamment les diverses
conférences et
réunions organisées par les organisations internationales et les
voisins de
la Somalie.
La politique somalienne est essentiellement dominée par cinq
principaux
clans et de nombreux sous-clans dirigés par des anciens. Les
femmes n'ont
pas souvent de place dans la structure clanique puisqu'elles
sont
considérées comme étant "sans clan".
L'islam est aussi constamment utilisé en Somalie pour appliquer
l'idée selon
laquelle la place de la femme est au foyer et non dans les
milieux politiques.
"Les leaders des clans politiques ne donnent pas aux femmes
l'occasion de
participer aux administrations locales. C'est seulement en cas
de menaces
étrangères que les femmes apparaissent dans le processus de
mobilisation
politique ou militaire", souligne Aden.
Dans le nouvel Etat du Puntland au Nord-Est de la Somalie,
seules cinq
députées sur les 69 que compte le Parlement – vieux de six mois –
sont des
femmes. Shugri Sallat, l'une des femmes parlementaires, raconte
qu'elles ont
dû lutter dur pour avoir accès au Parlement.
Asha Gelle, une autre parlementaire de l'Etat du Puntland,
indique que bien
que les femmes siègent à l'Assemblée, elles font encore face à
plusieurs
obstacles parce qu'elles sont jeunes, inexpérimentées et
dépourvues des
qualités de dirigeantes.
Les politiciens du Puntland croient néanmoins que la situation
est en train
de changer.
Mohammed Omar, un député du Puntland, constate que l'attitude
des hommes
vis-à-vis des femmes est plus favorable actuellement et pourrait
s'améliorer
dans trois ans lorsque le pays tiendra ses premières élections
démocratiques.
"Nous avons commencé cette législature avec cinq femmes et il
se peut que
nous ayons plus de femmes pendant les prochaines élections",
espère Omar.
Pour sa part, Mohammed Ali Yusuf croit que l'absence des femmes
sur la scène
politique n'est pas due aux manigances des hommes.
"L'élimination des
femmes ne fait pas partie de notre politique. Nos lois sont
favorables à la
participation des femmes à la politique. C'est par erreur
qu'elles ont été
exclues".
Toutefois, Faiza Warsame, une Somalienne travaillant pour le
Projet suisse
des Sociétés déchirées par la Guerre (WSP), conteste l'argument
de Mohammed
et dit que par définition la politique somalienne exclut les
femmes.
De façon générale, les "Somaliens" comprennent que la
politique signifie
le contrôle du pouvoir, des ressources, des milices et des
armes, c'est une
chose dans laquelle les femmes ne dent pas s'impliquer",
explique
Warsame.
Le processus de prise de décisions consiste à "s'asseoir
ensemble pour
régler des problèmes", renchérit-elle.
Un exemple positif de participation des femmes à la politique
est celui des
femmes de Buran, un village situé à une centaine de kilomètres
de Bossaso.
Les femmes de ce village sont chargées du système d'adduction
d'eau ; en
outre, parmi les six anciens du village, il y a trois femmes.

