NAIROBI, 15 fév. (IPS) – Le texte final du projet de traité de
la Communauté
de l'Afrique de l'Est (CAE), qui sera signé en août, est
sévèrement critiqué
par des groupes civils et des groupes des droits de l'Homme qui
exhortent le
public à s'opposer à l'adoption de ce document "trop
optimiste", selon eux.
"Il y a encore beaucoup de points faibles dans ce projet de
traité qu'il
faut examiner avant de l'adopter, déclare l'activiste kenyan,
Jagjit Plahe.
Plahe, chercheuse à EcoNews Africa, une ONG dont le siège est à
Nairobi,
pense que les trois pays de la CAE prendraient "un morceau trop
gros à
mâcher", s'ils adoptaient ce projet de traité de 130 pages qui
n'imite pas,
à son avis, les modèles commerciaux régionaux et internationaux,
face aux
actuels défis économiques mondiaux.
Avec une population de près de 82 millions d'habitants, la CAE
regroupe le
Kenya, l'Ouganda et la Tanzanie. Les dirigeants de ces pays
envisagent de
créer un marché commun pour transformer la région en une zone de
libre-échange et d'union douanière et pour faciliter le
mouvement des
travailleurs et des capitaux.
Le principal organe du projet de traité comprendra les
Présidents des trois
Etats, des ministres et un comité d'experts régionaux. Le
secrétariat de la
communauté sera basé à Arusha, une ville située au Nord de la
Tanzanie.
Le projet propose aussi un Parlement commun de 27 membres, un
tribunal et un
Conseil commercial incluant l'actuelle Banque de Développement
de l'Afrique
de l'Est.
"Ils parlent déjà d'un marché commun et d'une fédération
politique sans
avoir franchi les deux premières étapes susceptibles de
faciliter la
transition", rétorque Plahe.
Elle exhorte les trois gouvernements à initier le processus
d'intégration et
de création d'une zone de libre-échange, et à réaliser une union
douanière
avant d'envisager un marché commun qui complique le processus
d'union,
dit-elle.
Les groupes hostiles au projet signalent que bien que
l'intégration puisse
mettre un bloc plus grand et plus fort à la disposition des
habitants de
l'Afrique de l'Est, les inconvénients dépassent de loin les
avantages.
Ces groupes disent que les politiciens de l'Afrique de l'Est
veulent
simplement adopter le style d'intégration de l'Union européenne
(UE) – qui
est basé sur un marché commun et l'intégration politique – sans
tenir compte
de l'histoire européenne et des autres facteurs ayant justifié
l'union.
Selon Plahe, très peu de recherches ont été faites pour prouver
la
compatibilité du projet de traité de la CAE avec d'autres
traités
commerciaux régionaux et multilatéraux tels que l'Organisation
mondiale du
Commerce (OMC), l'Accord général sur le Commerce et les Tarifs
(GATT) et la
Convention de Lomé qui fait actuellement l'objet d'une
négociation entre
l'Europe et les ACP (les pays d'Afrique, des Caraïbes et du
Pacifique).
Elle souligne que la décision de la CAE de supprimer tous les
tarifs dans
cinq ans est "deuse", et ajoute que même le GATT – dont le
seul
mandat consistait à supprimer les tarifs commerciaux – a réussi
à le faire
entre 1948 et 1994.
Elle constate aussi que le document ne se préoccupe pas assez
des questions
environnementales. "Lorsqu'il s'agit des questions telles que
la protection
de l'environnement, les droits sociaux et les droits de l'Homme,
le projet
ne parle que de leur 'promotion', un terme moins affirmatif qui
reflète un
manque d'engagement suffisant vis-à-vis des questions
prioritaires dans les
programmes mondiaux", observe Plahe.
Les groupes hostiles à la CAE indiquent aussi que les chapitres
consacrés à
l'investissement dans le projet de traité excluent,
contrairement aux
traités régionaux et internationaux, les droits de la propriété
intellectuelle, bien que le sujet devienne une question de plus
en plus
importante en matière d'investissement.
Pour sa part, le journaliste kenyan Rose Lukalo préconise
l'ouverture d'un
dialogue entre les différentes parties prenantes pour "examiner
ce projet
et voir si les populations de l'Afrique de l'Est ont intérêt à
l'adopter
sous sa forme actuelle.
Jerotich Seii du Centre d'information des Femmes Démocrates
exhorte les
trois gouvernements de l'Afrique de l'Est à retarder la
signature du projet
jusqu'à ce que les autres projets en cours de discussion – comme
l'Accord
Multilatéral d'Investissement (AMI) – soient parachevés.
"Puisque nous n'avons aucun avocat international pour nous
défendre à
l'OMC, j'aimerais que la signature du projet de traité soit
reportée
indéfiniment, afin que nous ayons le temps d'en faire une
stratégie capable
de contrer les idéologies commerciales internationales",
suggère-t-elle.
Tom Mshindi, le rédacteur en chef de Daily Nation, le plus grand
journal
indépendant kenyan, est du même avis. "C'est un problème
inquiétant. Ce
serait mieux de reporter indéfiniment la signature du document
et de
réaliser un vaste programme de sensibilisation, au lieu de
courir maintenant
pour découvrir plus tard des erreurs", conseille-t-il.
Cependant, le secrétaire exécutif de la CAE, Francis Muthaura,
n'est pas
d'accord. "L'idée est de développer une coopération largement
supportée par
le public. Nous voulons impliquer autant d'Africains de l'Est
que possible
dans la formulation des politiques, et déterminer la forme que
la nouvelle
communauté devrait prendre", a-t-il dit, selon les journaux
kenyans.
Muthaura déclare que son secrétariat travaille aussi étroitement
avec les
organes commerciaux régionaux et internationaux. "Nous ne
voulons pas avoir
un regroupement régional qui opérerait à huis clos. La tendance
mondiale est
d'étendre les blocs économiques régionaux, et la CAE devrait
suivre les
mêmes règles", pense-t-il.
L'intégration politique de l'Afrique de l'Est signifierait un
budget commun
et un ensemble commun de lois incluant des taxes communes pour
les trois
pays, mais peu de gens croient que cette communauté se réalisera
bientôt,
compte tenu des suspicions actuelles entre les Présidents Daniel
arap Moi du
Kenya, Benjamin Mkapa de la Tanzanie et Yoweri Museveni de
l'Ouganda.
L'implication de Museveni dans le conflit en République
démocratique du
Congo (RDC) et l'enthousiasme avec lequel il veut inclure le
Rwanda et le
Burundi dans la CAE affectent apparemment ses relations aes
homologues
tanzaniens et ougandais.

