ABIDJAN, 13 juil (IPS) – Le gouvernement et la société civile de Côte d’Ivoire sont partagés sur l’étendue des enquêtes que doit mener, dans le pays, la Cour pénale internationale (CPI) après la récente crise postélectorale marquée par des exactions et des violations massives des droits humains.
Pour l’Etat ivoirien, les seuls événements à considérer sont ceux des six derniers mois. Par contre, la société civile estime qu’il faut remonter une décennie en arrière afin de parvenir à une réconciliation véritable dans ce pays d’Afrique de l’ouest. “La crise actuelle ne date pas de l’élection présidentielle de 2010; elle prend ses origines en septembre 2002, date de la tentative manquée de coup d’Etat qui s’est muée en rébellion armée”, rappelle à IPS, René Legré Hokou, président par intérim de la Ligue ivoirienne des droits de l’Homme, basée à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. Selon Hokou, “l’une des choses qu’on peut attendre, c’est que les personnes, qui ont été coupables de crimes depuis ce moment, soient identifiées, jugées et puis sanctionnées. Aujourd’hui, s’il faut limiter le champ des enquêtes, c’est abandonner tous ceux qui sont morts au cours de cette période”. Il estime que ce pays, après ces longues années de crise, ne pourra aller à la réconciliation sincère et durable “si on a une vision limitée et sélective des douleurs des populations”. Patrick N’gouan, président de la Convention de la société civile ivoirienne, un regroupement d’organisations non gouvernementales, affirme que la CPI doit contribuer à la réconciliation en Côte d’Ivoire. De ce fait, “elle doit éviter une justice orientée vers un camp. Sinon, c’est une situation qui va créer les germes d’une autre crise comme en 2002”. Mais le gouvernement ivoirien ne partage pas ces opinions. “Je ne pense pas qu’on ira aujourd’hui à faire les procès des événements qui remontent à plusieurs années. Il faut qu’on se concentre sur des faits récents et qui sont d’actualité, c’est tout”, affirme Bruno Koné, le porte-parole du gouvernement. “Si on veut repartir dans le temps avec les responsabilités, il faudra aller jusqu’à la première d’entre elle. Et c’est un choix sur laquelle il est difficile de s’engager”, ajoute-t-il. Cependant, Koné précise que si des personnes ont été victimes de crimes de sang ou de crimes économiques, elles peuvent saisir les juridictions nationales. “Tant que ces faits ne sont pas prescrits, il y a la justice nationale qui peut trancher. Donc les affaires antérieures seront bel et bien élucidées”, dit-il. “Cela signifie que la justice internationale sera habilitée à poursuivre des personnes pour les crimes commis au cours de la crise récente. Et pour les faits enregistrés il y a près d’une décennie, l’on aura recours aux juridictions nationales. Cela a l’allure d’une justice inéquitable et restrictive”, affirme Abraham Gadji, un juriste basé à Abidjan. Il estime que pour rendre la justice sur tous les crimes commis de 2002 à 2010, il faudrait choisir soit la CPI pour les juger tous, soit les juridictions ivoiriennes. “Ce sont des crimes contre l’humanité qui ont été commis et dont les responsabilités doivent être définies. Des éléments sont déjà disponibles sur ces affaires”, souligne Gadji à IPS. Gadji cite, entre autres, les dossiers du charnier de Yopougon (nord-ouest d’Abidjan) en 2000, des meurtres non élucidés de l’ancien président, le général Robert Guéï, du ministre Boga Doudou, sans oublier les escadrons de la mort et les 150 morts lors de la marche de l’opposition en mars 2004, les tueries de Guitrozon et Petit Duékoué (ouest du pays) en mai 2005. “Il faut qu’on trouve la bonne période en prenant nos responsabilités. La CPI ne nous commande pas et nous pouvons créer notre tribunal et lui imposer nos desiderata”, a déclaré, pour sa part, Louis André Dacoury-Tabley, ancien ministre et membre de l’ex-rébellion, sur les antennes de la radio des Nations Unies en Côte d’Ivoire, le 10 juillet. Mais des victimes du coup d’Etat manqué du 19 septembre 2002 rejettent l’idée de tribunaux nationaux en qui ils déclarent ne pas avoir entièrement confiance. “En recommandant que les enquêtes de la CPI couvrent la période de novembre 2010 à maintenant, il y a une volonté de rendre une justice à sens unique”, fustige Kalilou Kamara, membre du Collectif des victimes du 19 septembre 2002, basé à Abidjan.

