SANTE-KENYA: Les gens meurent faute d’anesthésiants

NAIROBI, 14 juil (IPS) – Une personne meurt toutes les semaines au Kenya en raison d'une pénurie d'anesthésiants et la situation est pire dans les bidonvilles et les zones rurales à travers le pays.

Dans des régions comme Turkana dans la Rift Valley, et les provinces du nord-est, de l’est et de l'ouest, les gens subissent des opérations douloureuses sans anesthésiants du tout, déclare James Kamau, un activiste de la société civile et directeur du 'Kenya Treatment Access Movement' (Mouvement pour un accès au traitement au Kenya), une organisation non gouvernementale locale.

Kamau affirme que les anesthésiants ne se trouvent qu’à Nairobi, la capitale, et dans les hôpitaux provinciaux. “Au cours de nos visites à travers le Kenya, nous avons assisté à des cas où plusieurs installations sanitaires opèrent des gens sans utiliser des anesthésiants. Assurément, devrions-nous continuer à laisser (les gens), en particulier nos enfants, subir une intervention chirurgicale sans l’utilisation d'anesthésiants?”, demande-t-il.

Dr Frasia Karua, de 'Gertrude Children's Hospital' (Hôpital pour enfants Gertrude), est d’accord. Elle indique qu'elle a effectué des recherches cliniques à travers le pays et a constaté que la pénurie d'anesthésiants est réelle et courante dans les zones rurales. Dr Japheth Akwabi, le vice-président de la 'Clinical Association of Kenya' (Association des cliniques du Kenya), qui travaille à 'Western General Provincial Hospital' (Hôpital général de la province de l’ouest), ajoute que “beaucoup de malades sont opérés sans ces médicaments essentiels”.

Ces deux experts et la société civile estiment que l'insuffisance du budget pour la santé, la corruption et la bureaucratie sont à la base de cette situation.

Dr Willis Akhwale, le directeur du contrôle des maladies au ministère de la Santé publique, demande aux fabricants de produits pharmaceutiques, basés en Afrique, de jouer un rôle plus important sur le marché mondial des médicaments.

“Fabriquer localement des médicaments réduira non seulement les coûts, mais facilitera aussi le temps consacré pour acheter ces médicaments afin de traiter tous les maux”, souligne-t-il.

Akhwale affirme que le Kenya a plusieurs exemples de pénuries de médicaments, apparemment en raison du fastidieux processus d'approvisionnement. “C'est honteux que beaucoup de citoyens meurent à cause du manque de médicaments de base comme les anesthésiants, qui sont utilisés pendant les interventions chirurgicales”, dit-il.

La 'Kenya Medical Supplies Agency' (Agence d’approvisionnement en médicaments au Kenya – KEMSA), une organisation parapublique, est chargée de la planification, de l’achat et de la distribution des médicaments à toutes les installations sanitaires publiques au Kenya. Mais elle affirme qu’elle n’a pas assez d'argent pour acheter tous les médicaments nécessaires dans le pays.

“Bien que le gouvernement ait accordé au ministère de la Santé un total de 870 millions de dollars dans le budget de cette année, les anesthésiants ont été mis dans la même catégorie que d'autres médicaments, alors qu'environ 12 millions de dollars ont été affectés à l'achat des ARV [anti-rétroviraux], deux millions de dollars pour l'achat d'équipements modernes pour le dépistage du col de l'utérus et du cancer du sein, et 79 millions de dollars pour la vaccination”, déclare Dr John Munyu, directeur par intérim de la KEMSA.

Mais il ajoute que la KEMSA a acheté un système de planification d’une valeur de 1,5 million de dollars pour améliorer l’achat des médicaments essentiels et des produits médicaux. Cet instrument permettra également de surveiller le stockage et la distribution de tous les produits pharmaceutiques et non pharmaceutiques pour plus de 4.000 installations dans le pays. Mais cela ne sera mis en œuvre qu’en septembre.

Le professeur Anyang Nyongo, ministre des Services médicaux, affirme que le gouvernement est conscient de la situation et cherche de l'argent auprès des donateurs pour acheter assez de médicaments, y compris les anesthésiants.

Mais en attendant, les malades souffrent d’une douleur atroce. Lorsque Clare Anyango de l'ouest du Kenya a cassé sa main, elle a été amenée dans un centre de santé local pour une intervention chirurgicale et a été opérée sans anesthésiant.

“C'était comme l'enfer. Je ressentais la douleur et pensais que le médecin la soulagerait. Mais lorsqu’il a commencé l'opération, la douleur a doublé et j'étais obligée de la supporter pendant environ une heure. Je ne subirais pas à nouveau un exercice similaire”, confie Anyango.

Dr Gilchrist Lokoer, qui est responsable de l’Hôpital du district de Turkana, affirme que la situation est pire à Turkana.

“Beaucoup de malades viennent chez nous pour une intervention chirurgicale, mais dans la plupart des cas, nous n’avons pas les machines anesthésiantes, du gaz et de vaporisateur pour engourdir leurs sens.

“Pour de simples sutures, l’enlèvement de bosses ou la circoncision, nous les faisons quand les malades sont totalement en éveil. Pour les cas plus graves, nous les référons vers les hôpitaux des missionnaires ou les hôpitaux provinciaux généraux ayant de bons équipements et des médicaments”, explique Lokoer.

Dr Loise Mutai, une cardiologue pédiatrique et professeur à l'Université de Nairobi, a opéré en mars un enfant à Kericho, à 300 kilomètres à l'ouest de la capitale, sans utiliser d'anesthésiant. “J'étais allée à l'hôpital du district de Kericho pour diagnostiquer les problèmes cardiaques des enfants en utilisant ma machine écho. J'ai détecté une anomalie dans le cœur d'une enfant, qui ne pouvait pas durer encore une journée.

“J'étais choquée de constater qu’il n’y avait pas de médicaments et d'équipements pour l'anesthésie. Utilisant ma machine écho, j'ai habilement opéré l'enfant sans employer d'anesthésiant. L'enfant a survécu, mais je m’identifiais à la malade, parce que je sais la douleur qu'elle ressentait. Nous devrions équiper nos hôpitaux pour éviter des situations similaires”, a-t-elle souligné.

Anna Wangeci, qui vit dans la banlieue de Mathare à Nairobi, affirme qu'elle a eu une rupture en accouchant de son bébé et avait besoin de sutures.

“C'était la nuit et le médecin m'a suturée alors que j'étais en éveil. La douleur était insupportable étant donné que c'était juste quelques minutes après que j’ai accouché”, se souvient-elle.