ABIDJAN, 19 avr (IPS) – Le Premier ministre de Côte d’Ivoire, Guillaume Soro, a réuni son premier Conseil des ministres hors de l'Hôtel du Golf ce mardi à la Primature au Plateau d’Abidjan. Ce conseil est symbolique, a indiqué le porte-parole du gouvernement, Patrick Achi, sur les antennes de la télévision 'TVCI'.
Ce Conseil des ministres marque un retour progressif à la normale dans cette ville qui a vécu des bombardements massifs du 30 mars au 11 avril, date de la chute du régime du président Laurent Gbagbo.
Abidjan, la capitale économique ivoirienne, et certaines villes de l’intérieur du pays ont déjà commencé lundi à retrouver la normalité. Mais les incessants ballets d’hommes en armes, dont certains en tenue civile, troublent encore sérieusement la quiétude des populations, a constaté IPS. Avec l’appel à la reprise lancé par le gouvernement, des fonctionnaires ont retrouvé leurs lieux de travail. La circulation avait timidement repris, certaines stations service avaient rouvert malgré les assauts des pilleurs. Cependant, de nombreuses personnes restaient encore terrées chez elles, n’étant pas toujours rassurées pour leur sécurité. Les premiers fonctionnaires interrogés par IPS ont évoqué une simple visite dans leurs services administratifs, notamment au ministère des Affaires étrangères où ils ont été surpris de voir que tous les bureaux ont été saccagés et pillés. Ce qui ne devrait pas permettre à ce ministère de reprendre ses activités avant cinq semaines, selon eux. De leur côté, les marchés dans les communes d’Abidjan ont commencé à être approvisionnés à grande échelle. Mais, les coûts des produits alimentaires ne connaissent toujours pas de baisse après la hausse observée il y a trois semaines. La raison, selon les commerçants, est liée aux nombreux barrages routiers où les hommes en armes rackettent les transporteurs. “Il faut être prudent. Nous ne sommes qu’au premier jour de la reprise. Nous allons observer la situation jusqu’à la fin de la semaine avant de reprendre les activités à plein régime”, indique pour sa part à IPS, Marc Tagny, restaurateur dans le quartier chic de Cocody (centre-ouest d’Abidjan). Félicienne Tohou, esthéticienne à Yopougon (nord-est d’Abidjan) partage le même sentiment. “Pour le moment, nous ne savons pas qui fait quoi, alors nous relançons nos activités avec beaucoup de mesure. Car au moindre bruit, il faut être capable de baisser pavillon à temps et se mettre à l’abri”. En fait, depuis plus d’une semaine et avec la chute du régime de Gbagbo, les nouvelles autorités tentent de remettre sur pied les forces de l’ordre. Mais les postes de police et de gendarmerie ayant été incendiés pendant la crise, ces différents services ne sont pas encore opérationnels. Ce qui oblige les soldats français de l’opération Licorne et les casques bleus de la Mission des Nations Unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) à effectuer des patrouilles dans la ville d’Abidjan. Dans les quartiers, des éléments des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) pro-Ouattara en patrouilles sont visibles et tentent de rassurer les populations. Seulement, les gens hésitent à se laisser convaincre. Ils remarquent en effet la présence, parmi ces forces, de nombreux individus armés, qui avant l’arrivée des FRCI, étaient pour la plupart des mécaniciens, des chauffeurs de transport en commun ou encore des sans emplois. “Il y a beaucoup d’armes dans le quartier et ceux qui les détiennent ne sont pas très rassurants”, souligne Frédéric Koffi, gérant de cabine téléphonique et résidant à Abobo (nord d’Abidjan). “Il y en a qui en usent pour dépouiller les populations. Et comme les forces de l’ordre sont absentes, il y a d’autres personnes en armes qui se chargent d’exécuter des présumés voleurs”, ajoute-t-il. Entre le 7 et le 8 avril, indique Koffi, quatre personnes avaient été exécutées devant des populations à un barrage routier à Abobo-Baoulé (un sous-quartier d’Abobo). Trois d’entre elles avaient été accusées d’être des mercenaires pro-Gbagbo et le dernier serait un évadé de la prison d’Abidjan. “Il avait dépouillé une dame de 25.000 francs CFA (environ 55 dollars). C’est à la suite de la plainte de cette femme qu’il a été tué à petit feu”, affirme Koffi qui serait témoin des faits. “Aujourd’hui, ce sont les nuits qui sont très rythmées. Et malgré l’instauration du couvre-feu, ces hommes en armes font la fête et ne cessent de tirer des rafales. Ce qui trouble parfois le sommeil”. A l’intérieur du pays, la situation est différente. Cependant, le racket et les intimidations sont devenus le lot quotidien des populations. Lundi matin, 18 barrages routiers ont été dénombrés par IPS entre Adzopé et Abidjan (environ 60 kilomètres), tenus par des hommes en armes contre cinq par le passé. A chacun de barrages, chaque voyageur paie entre 200 FCFA (environ 44 cents) et 1.000 FCFA (deux dollars). “Celui qui refuse, descend de la voiture. Celui qui s’amuse on l’abat”, lance aux passagers un homme en arme. Sa kalachnikov neuve en main, la mine serrée avec une veste treillis en haut et un pantalon jean. “Cette frange de soldats en arme est à risque”, relève Damien Kouadio, un politologue résidant à Abidjan. “Il y a urgence à relancer les forces sécuritaires et trouver une solution aux combattants, car ils pourraient constituer une équation difficile pour les autorités”. Kouadio prévient: “Il n’y aura pas de désarmement total avec ces jeunes. Les armes qu’ils vont cacher leur serviront toujours. C’est dire qu’en deux mois, il serait difficile de pacifier le pays comme l’a promis le président Ouattara”.

