ZIMBABWE: Des agriculteurs sceptiques pour le marché "compliqué" des changes

HARARE, 19 avr (IPS) – Kindness Paradza a une mission. Après avoir perdu son emploi de journaliste lorsque le gouvernement de la ZANU-PF (de Mugabé) a fermé son journal en 2004, il a investi l’économie de toute sa vie dans une ferme de 2.000 hectares qu’il a reçue dans le cadre du “programme de reforme agraire” controversé du Zimbabwe.

Depuis ce temps, il alterne patiemment l’utilisation de la terre entre des cultures telles que le tabac, le blé et le maïs. Il espère maintenant développer une entreprise commerciale avec les bénéfices provenant de sa ferme.

Le lancement de la nouvelle bourse des produits agricoles pourrait arriver comme une aubaine pour lui, puisqu’il a maintenant plus de marge pour négocier de meilleurs prix. Auparavant, cette marge de négociation n’existait pas puisque la 'Grain Marketing Board' (Office de commercialisation des céréales – GMB) était le seul acheteur des céréales.

Cependant, Paradza, comme bon nombre de nouveaux agriculteurs, ne célèbre pas l’arrivée de la 'Commodity Exchange of Zimbabwe' (Bourse des produits agricoles du Zimbabwe – COMEZ).

Bien que cette bourse ait été présentée comme un mécanisme pour minimiser l’exploitation des agriculteurs par les acheteurs de produits agricoles et déboucher sur une commercialisation équitable des produits, tout en créant des opportunités pour les fermiers d’obtenir de meilleurs prix, Paradza demeure sceptique. “Nous ne la connaissons pas et, assurément, comment est-ce que quelque chose que vous ne connaissez pas peut-il vous aider?, demande Paradza.

La COMEZ est un marché de produits; les marchés de produits à travers le monde vendent des produits agricoles tels que le blé, l’orge, le sucre, le maïs et le coton, avec des contrats basés sur ces cultures.

Ces contrats peuvent inclure des opérations à terme. Un exemple simplifié serait: un producteur de maïs peut vendre un contrat à terme sur son maïs, qui ne sera pas récolté pendant plusieurs mois, et garantir le prix à payer au moment de la livraison.

Le contrat à terme est acheté avec une garantie que le prix n’augmentera pas au moment où il arrivera à maturité. Cela protège le producteur contre les baisses de prix et l’acheteur contre les hausses de prix. La COMEZ vendra d’abord les céréales et les semences oléagineuses.

Selon le ministère de l’Industrie et du Commerce, la COMEZ est destinée à “fournir des prix équitables et ouverts” pour les produits agricoles comme le reflète le marché.

Le ministre de l’Industrie et du Commerce, Welshman Ncube, a indiqué à IPS, au cours du lancement de la COMEZ, il y a environ deux mois et demi, qu’elle servirait de mécanisme pour briser le monopole de l’Etat dans le commerce des céréales.

“Nous devrions créer un marché des produits transparent, ouvert et accessible, auquel les acheteurs et les vendeurs peuvent participer, connaissant les prix en vigueur”, a déclaré Ncube.

Au cours des 10 dernières années, la 'Agricultural Marketing Authority' (L’Autorité de commercialisation des produits agricoles – AMA) déterminait les prix des produits agricoles, alors que la GMB était désignée comme étant le seul acheteur des céréales. L’AMA est le régulateur des prix des céréales au Zimbabwe.

Tafadzwa Musarara, président de la 'Zimbabwe Grain Millers' Association' (Association des meuniers du Zimbabwe) accueille la COMEZ, mais estime qu’elle devrait être organisée conformément aux normes internationales pour qu’elle marche correctement.

“Elle est la bienvenue puisque les contrats que les fermiers concluront avec les commerçants des céréales et d’autres acheteurs leur donneront des papiers bancables qu’ils peuvent utiliser pour capitaliser leurs opérations, plutôt que de travailler sur une base de paiement au comptant comme c’est le cas maintenant”, à expliqué Musarara à IPS.

“Néanmoins, il est important que nous parvenions à des structures qui soient en ligne avec la pratique internationale afin d’attirer des acheteurs étrangers”.

La plupart des agriculteurs ne comprennent pas encore ce que la COMEZ fait exactement et pourquoi elle a été créée. Ils préféreraient voir comment elle fonctionne de façon pratique avant d’engager un seul de leurs produits agricoles. Paradza se plaint en disant: “Nous savons qu’elle ne marchera pas en notre faveur à cause des commissions qu’on nous demandera de payer au niveau du magasin, des ventes aux enchères et des commerçants – exactement comme ils le font à la Bourse du Zimbabwe. Les commerçants vendront en notre nom et ce sont ceux qui gagneront de l’argent”. Alice Machingauta, une agricultrice à Chihota, a confié à IPS, pendant qu’elle livrait son tabac: “Je n’ai pas entendu parler de cela, mais s’il y a des commerçants qui sont impliqués, alors je n’en veux pas parce que les commerçants sont là seulement pour récolter ce qu’ils n’ont pas semé”.

Tinashe Mawarire, un vendeur de céréales et économiste, a déclaré à IPS que la COMEZ souffre de la peur de l’inconnu.

“Les agriculteurs sont habitués à livrer leurs produits à la GMB et à attendre l’annonce des prix. L’avantage avec la COMEZ, c’est son accord fondé sur le consentement mutuel entre l’acheteur et le vendeur, contrairement au passé où tout le monde était obligé de vendre à la GMB seulement”, souligne Mawarire. “Si vous n’êtes pas satisfait du prix, vous ne vendez pas. C’est aussi facile que cela”.

L’analyste Brains Muchemwa prévient que “les fermiers ont besoin d’être sensibilisés sur la façon dont la COMEZ travaille et la manière dont ils peuvent obtenir de meilleurs prix”.