HARARE, 1er déc. (IPS) – Un grand groupe de défense des droits
de l'homme a
demandé aux églises protestantes qui réuniront prochainement à
Harare,
d'examiner la preuve 'accablante' selon laquelle les
responsables des
églises anglicane, libre, méthodiste et presbytérienne étaient
impliqués
dans le génocide rwandais de 1994.
'African Rights' dont le siège est à Londres, a demandé aux
églises, qui
tiendront une réunion du 3 au 14 décembre dans la capitale
zimbabwéenne à
l'occasion du 50ème anniversaire du conseil mondial des églises,
de chercher
de nouveaux moyens pour contribuer à la procédure judiciaire au
Rwanda et,
par-là même, à la cicatrisation et la réconciliation dans le
pays.
"La tragédie du génocide de 1994 a secoué toutes les églises
chrétiennes,
particulièrement l'Eglise catholique à laquelle appartenaient la
majorité
des Rwandais", a indiqué Rakiya Omaar, le codirecteur du
groupe.
Selon la déclaration qui sera rendue publique ce 2 décembre, à
l'instar des
catholiques, beaucoup de personnes de la hiérarchie des églises
protestantes
avaient des liens étroits avec le régime du président Juvenal
Habyarimana
qui a été tué lorsque son avion a été abattu le 6 avril 1994. Sa
mort a été
suivie par le massacre de près d'un million de Tutsis, et des
Hutus modérés.
"C'est seulement cinq semaines après le déclenchement des
exécutions, au
moment où des centaines de milliers de Tutsis étaient déjà
morts, que les
responsables protestants et catholiques ont conjointement
publié, après un
long retard, un faible plaidoyer de paix signé par certains
évêques accusés
d'avoir participé au génocide", a rappelé Omaar.
Le résultat en est que l'Eglise rwandaise était profondément
divisée à la
fin du génocide et plusieurs de ses responsables ont fui le pays
après la
défaite militaire de l'ancien gouvernement. "Mais, elle a été
abandonnée au
cours de la lutte, car aucune des églises étrangères ni les
autres organes
ecclésiastiques capables d'intervenir, n'ont eu aucune réaction
décisive
face à la crise", a-t-elle ajouté.
D'après 'African Rights', l'expérience rwandaise met en évidence
un manque
alarmant de responsabilité au sein des églises.
"Dans les institutions de cette taille et de cette influence,
qui jouent
particulièrement en Afrique le rôle clé d'épine dorsale de la
société
civile, cela est inacceptable", a annoncé le groupe.
"Finalement, les évêques et les pasteurs concernés sont des
employés de
l'Eglise. La preuve accablante selon laquelle ils ont non
seulement failli à
leurs missions, mais ont aussi violé les principes chrétiens
doit sûrement
représenter des raisons valables d'investigation et de renvoi,
si leur
culpabilité est établie".
Le fait qu'un si grand nombre d'accusations provienne des autres
membres du
clergé montre la profondeur de la crise dans l'Eglise".
Dans un plaidoyer de 24 pages intitulé 'Le Rwanda : les églises
protestantes
et le génocide', African Rights a lé, à l'intention des délégués
du
conseil mondial des églises (CME), un catalogue d'accusations
contre un
certain nombre d'évêques anglicans qui se sont réunis sur la
paroisse de
Shyogwe dans la ville centrale de Gitarama, pour fomenter le
pogrome.
Samuel Musabyamana, l'ancien évêque du diocèse, a été accusé par
deux
pasteurs anglicans et plusieurs anciens amis d'avoir trahi les
Tutsis qui se
sont réfugiés chez lui. "Il a renvoyé la plupart d'entre eux
dans les bras
de la milice qui attendait aux barrages situés à proximité", a
révélé le
document.
"Les seuls qu'il a accepté de cacher, étaient des intellectuels
tutsis, la
cible numéro 1 du génocide. Le 6 mai 1994, il aurait emmené les
milices vers
leurs cachettes et a encouragé les miliciens à emmener les
réfugiés dans
un fourgon pour les tuer ailleurs".
Musabyamana était souvent en compagnie des ministres du régime
intérimaire,
qui l'auraient régulièrement rencontré avec d'autres évêques
dans sa maison.
Les accusations faites contre le clergé des églises méthodistes,
presbytérienne, baptiste et des adventistes du septième jour,
sont également
choquantes.
Selon les survivants, l'évêque Aaron Ruhumuliza, le responsable
de l'Eglise
méthodiste de Gikongo (Kigali), a aidé les militaires à
effectuer un
massacre dans sa propre Eglise le 9 avril 1994.
Michael Twagirayesu, président de l'Eglise presbytérienne du
Rwanda et
ancien vice-président du CME, aurait étroitement collaboré avec
les tueurs
dans le bastion presbytérien de Kirinda, Kibuye, en trahissant
les
paroissiens et ses collègues du clergé.
"Cependant, ces hommes contre qui il y a une preuve si
irréfutable, sont
toujours à l'abri des poursuites judiciaires. Entre-temps, les
hommes,
femmes et enfants accusés de délits mineurs, ces personnes dont
la
participation au génocide était sans doute influencée par
l'exemple des
responsables d'Eglise, demeurent dans les prisons surchargées du
Rwanda", a
indiqué Omaar.
Plus de 125.000 personnes sont détenues au Rwanda à cause de
leur rôle
présumé dans le génocide de 1994.
En raison de l'énormité de la tâche du système judiciaire
rwandais et du
tribunal pénal international pour le Rwanda qui est installé à
Arusha, en
Tanzanie, les églises ont le devoir d'assurer que justice soit
rendue. Tant
que les églises continuent d'héberger des femmes et des hommes
accusés de
crimes odieux, elles ne peuvent pas offrir le genre de
leadership moral et
spirituel dont le Rwanda et l'Afrique ont tant besoin, a
souligné Omaar.
"En écrivant cet appel, nous espérons assurer que tous les
membres du CME
sont pleinement informés de la nature des accusations faites
contre leur
collègue du clergé", affirme African Rights.
"Nous exhortons le CME à écouter les voix des survivants dont
certains sont
eux-mêmes des membres du clergé. Leurs témoignages sont des
récits de
souffrance humaine et de trahison extrêmement affligeants. Ils
doivent être
entendus et méritent une réponse appropriée".
Les évêques accusés ont cependant rejeté les allégations. Ils
attribuent la
faillite de la loi et de l'ordre au refus de l'ancien Front
patriotique
rwandais (FPR) d'observer le cessez-le-feu.
"La violation du cessez-le-feu par le Front patriotique
rwandais a entrale pays dans le chaos, et la population a comm
encé à s'entre-tuer", a
déclaré l'évêque anglican Jonathan Ruhumuliza, porte-parole du
groupe
accusé.

