KENYA: Cartographier l'un des plus grands bidonvilles d’Afrique

NAIROBI, 7 jan (IPS) – Au début de novembre, un groupe d'explorateurs se sont mis à représenter un endroit vide sur une carte d'Afrique. Douze jeunes équipés d’appareils du système de positionnement global (GPS) ont fait le tour du bidonville de Kibera, à Nairobi, la capitale kényane.

Ces adolescents travaillent avec une organisation appelée 'OpenStreetMap' pour créer une carte publique de leur quartier, à sept kilomètres au sud-ouest du centre-ville. C'est la deuxième plus grande installation informelle en Afrique, après le township de Soweto en Afrique du Sud.

Le programme des Nations Unies pour les établissements humains (ONU-HABITAT) estime sa population entre 500.000 et 700.000 habitants, avec une densité de plus de 2.000 personnes par hectare. Cette installation est divisée en 10 villages : Lindi, Soweto (est et ouest), Makina, Kianda, Mashimoni, Gatuikira, Kisumu Ndogo, Laini Saba et Siranga.

En dépit du fait qu’il abrite environ un million de personnes, Kibera, une zone densément peuplée, reste un endroit vide sur la carte du Kenya. La région manque de services de base comme les toilettes et l’eau courante.

“Alors que Kibera reste un endroit vide, ses ressources de santé et en eau limitées, ses modes de trafic et ses plans immobiliers restent largement invisibles au monde extérieur, et aux habitants eux-mêmes”, explique Mikel Maron de 'OpenStreetMap'.

“Bien que beaucoup d’organisations aient collecté des données sur Kibera, ces informations ne sont pas encore partagées comme étant une ressource à utiliser par tous. Cartographier Kibera comblera ce vide en produisant gratuitement des données cartographiques numériques de source ouverte, en utilisant les techniques de 'OpenStreetMap', une carte du monde éditée par l'utilisateur. Ces informations peuvent être facilement obtenues et utilisées par des organisations non gouvernementales et des entreprises privées et publiques qui travaillent dans la région”.

Ces jeunes cartographes ont participé à un atelier de deux jours sur les systèmes d'information géographique (SIG) avant de se mettre à cartographier les points de repère importants au sein des installations. Ces images seront ensuite scannées et mises dans le SIG, et placées plus tard sur Internet et rendues disponibles pour tout le monde.

Ils ne sont pas des géomètres qualifiés, mais des jeunes ordinaires qui ont appris à utiliser la technologie GPS. Les organisations partenaires de l'industrie de la technologie aideront à former et établir un réseau de contacts avec la communauté de Kibera sur le projet.

Maron affirme que la carte indiquera les points de repère tels que les églises et les mosquées, les écoles, les entreprises, les restaurants, les locaux des organisations travaillant dans la région et les bureaux administratifs publics. Il dit que le projet ne vise pas à recueillir des données démographiques, mais plutôt à consolider les informations sur l’infrastructure publique.

“On sait très peu sur ce qui se passe exactement dans les différents villages. En effet, les gens à Kibera peuvent ne pas être au courant de toutes les installations disponibles, telles que les centres de santé et les organisations caritatives. Les informations que nous consoliderons aideront ceux qui veulent accéder à Kibera à savoir exactement là où se trouve une place particulière, et le type de service qu’ils offrent.

“De cette façon, il est facile, pour les organisations souhaitant travailler à Kibera, de connaître les services supplémentaires qui peuvent être nécessaires”, déclare Maron.

Le projet est piloté par l'équipe humanitaire de 'OpenStreetMap' en collaboration avec 'JumpStart International', et d'autres partenaires dont 'Jubal Harpster' de 'WhereCampAfrica', le Réseau de développement social, 'Pamoja Trust', 'Hands on Kenya' et 'Carolina for Kibera'.

'OpenStreetMap' crée des cartes du monde entier pouvant être gratuitement éditées, qui fournissent des données géographiques à toute personne qui les désire. Les cartes sont placées sur Internet et peuvent être éditées par n'importe qui pour fournir des informations supplémentaires.

“Il y a eu un manque général de reddition de comptes sur les projets en cours dans Kibera. Avec ce type d'informations disponibles, il sera facile de connaître exactement les organisations qui travaillent à Kibera, y compris les services et infrastructures disponibles”, confie Maron. Outre la cartographie, l'équipe inclura des détails sur les points de repère.

Cheikh Ramadhan, un habitant de Kibera, déclare que la région a été transformée en une vache à lait pour des organisations qui affirment travailler dans cette installation informelle, mais que bon nombre auraient du mal à montrer une contribution tangible.

“Kibera est la seule installation informelle dans ce pays où nous avons plus de 100 ONG qui opèrent dans cette petite zone. Mais cela a fait très peu de choses pour améliorer la vie des habitants, et nous vivons encore dans des structures faites de boue en carton ondulé avec un manque d'infrastructures de base telles que les systèmes d'égouts et d'eau potable fonctionnels”, souligne Ramadhan.

Une fois que la carte sera terminée, les données brutes seront disponibles sans frais pour être placées dans les plates-formes de cartographie collaborative, pour les organisations qui pourraient avoir besoin de données spécifiques sur la région, y compris les autorités locales et le gouvernement national. La carte sera actualisée au fur et à mesure que les conditions changeront. Maron estime qu'elle fonctionnera de façon semblable à l'encyclopédie de Wikipedia, où toute personne, qui a des informations supplémentaires, peut en rajouter aux données.

“Avec ce genre de connaissances, il sera possible de parler d'un point de vue éclairé concernant la planification de la zone en termes d'infrastructures. Par exemple, nous pouvons indiquer combien de centres de santé sont disponibles, là où ils se trouvent et ce qui doit être ajouté”, explique Maron.

Dr Siddharth Agarwal, directeur exécutif du Centre de recherche sur la santé urbaine basé à Delhi, affirme que l'urbanisation accélérée et la croissance des bidonvilles constituent un grave défi à l'urbanisme. Il dit que dans une grande partie du monde, y compris son Inde natale, la majorité de ces zones demeurent. La cartographie spatiale, à son avis, n'a pas été utilisée de façon optimale pour l’urbanisme afin de fournir des services de base tels que la santé et l'assainissement.

“L'un des principaux obstacles à l’urbanisation efficace est un manque de données actualisées, complètes et des informations suffisamment détaillées sur les zones urbaines. Ce manque d'informations constitue une raison principale derrière le refus des municipalités urbaines d’inclure les installations informelles dans l’urbanisme à grande échelle et le développement urbain”, a déclaré Agarwal.

En l'absence d'informations et de compréhension des bidonvilles, ces installations étaient généralement considérées comme étant des masses chaotiques plutôt que des zones urbaines cohérentes, et sont donc ignorées ou soumises à une planification les visant comme des bidonvilles destinées à être éradiquées plutôt que d’être comprises comme étant une partie intégrante de la cité.