ENVIRONNEMENT-CONGO: Des forêts artificielles détruites non loin des villes

KINTELE, Congo, 8 jan (IPS) – Occupé sur une vaste étendue à dessoucher les troncs d’eucalyptus, Adrien Otsali est l’un des occupants dits “anarchiques” de la forêt artificielle de Kintelé, une bourgade située à 20 kilomètres au nord de Brazzaville, la capitale congolaise.

L’Etat qui a boisé plus de 300 hectares dans ce massif, peine aujourd’hui à protéger ces eucalyptus, détruits quotidiennement par des populations en quête de terrains pour construire leurs maisons.

“Je suis venu arracher les dernières souches d'eucalyptus sur mon terrain avant de commencer la construction. J'ai abattu tous les arbres ici pour dégager mon terrain”, affirme Otsali à IPS.

Michel Epoua, un autre habitant de Brazzaville, vient d'acquérir un terrain à Kintelé. “Dans quelques jours, je raserais tous ces arbres”, indique-t-il à IPS, très déterminé. Plus loin, poussant une brouette pleine de charbon de bois, un réfugié rwandais hésite à parler à IPS. En se faufilant entre les hautes herbes, il s'écrie: “Si nous ne coupons pas ces arbres, comment allons-nous vivre?”. Depuis 1996, une forte communauté rwandaise fuyant la guerre dans son pays, s'est installée à Kintelé. Ces réfugiés ont déjà saccagé, d'après le Service national de reboisement (SNR), plus d'une centaine d'hectares d'eucalyptus, pour en faire du charbon et du bois de chauffe, leur principale source de revenus.

Selon des organisations de défense des droits de l'Homme basées à Brazzaville, quelque 5.000 réfugiés rwandais ont trouvé asile dans la périphérie nord de la capitale congolaise (Kintelé).

“C'est tout le monde qui vient couper les arbres ici. Il n'y a pas que les Rwandais, même les bourgeois qui construisent en étage viennent. J'ai beau les empêcher, mais personne ne m'écoute. D'ailleurs, ils reviennent me menacer, et je suis impuissant”, se plaint le chef du village Kintelé, Dominique Ngambio. Ces dernières années, on assiste à une vraie ruée des populations de Brazzaville vers ces terrains. “Nous ne pouvons pas acheter des parcelles en ville car elles coûtent très cher”, explique Otsali à IPS.

"Sur les 300 hectares plantés à Kintelé, plus de la moitié a déjà été saccagée", déplore à IPS, Gaston Boulingui, chef de station du SNR dans la zone.

Le Congo a lancé, depuis 1986, un programme de boisement et de reboisement, non loin des villes, et chaque année, une journée de plantation d'arbres est organisée dans le pays. “En 1986, on ne parlait même pas de changement climatique. Aujourd'hui, nous sommes très avancés”, avait déclaré, avec satisfaction, le président Denis Sassou Nguesso, le 6 décembre dernier alors qu'il plantait un arbre à Brazzaville à l’occasion de la Journée nationale de l'arbre et à la veille du sommet sur le changement climatique de Copenhague.

Mais l'Etat est incapable de protéger ces espaces boisés, squattés par des occupants anarchiques et de pauvres collecteurs de bois de chauffe. A Pointe-Noire, ville côtière et capitale économique de ce pays d'Afrique centrale, le massif forestier de Mont Kamba est en train d'être détruit par les populations. Sur les 42.000 hectares d'eucalyptus plantés, 500 hectares ont déjà été détruits par les occupants anarchiques, selon la direction départementale de l'économie forestière de Pointe-Noire. Ces eucalyptus servent pourtant à l'équilibre écologique dans cette ville d'exploitation pétrolière où la pollution est très forte.

“C'est un génocide forestier, il n'y a pas un autre mot. Et étonnamment, l'Etat ne fait rien”, constate Jean Chrysostome Nziona, directeur de publication de l'hebdomadaire 'L'Observateur', paraissant à Brazzaville. Malgré la présence des garde-forestiers, les populations n'arrêtent pas. “Elles viennent même de nuit couper les arbres. Je vous assure que rien ne les arrête, c'est pour certains une source de revenus”, témoigne à IPS, Jean de Dieu Ihouangou, garde-forestier à Mont Kamba.

Le gouvernement est en bataille ouverte avec les propriétaires terriens, réhabilités en 1991 par un acte de la Conférence nationale souveraine qui a mis fin au parti unique et instauré la démocratie dans le pays. “Si l'Etat veut de ces terrains, il doit les acheter. Il y a eu en 1991 un retour au domaine. Pourquoi l'Etat ne veut pas reconnaître notre droit de lotir et de vendre les terrains ici?”, demande Jean Philippe Edzoualiko, propriétaire terrien à Kintelé.

“Nous ne vendons pas anarchiquement les parcelles, il s'agit de nos terrains que l'Etat avait spoliés à l'époque du monopartisme. Nous sommes chez nous, que l'Etat enlève ses arbres, ou on les coupe”, déclare à IPS, Joseph Tchiniambi, membre de l'Association des terriens du Kouilou (ATK), dans le sud-ouest du pays. Devant ce dilemme des textes juridiques, la directrice du SNR, Rosalie Matondo, propose l'expulsion de ces occupants. “Nous avons une loi qui reconnaît les propriétaires fonciers, et une autre loi sur les forêts. Devant la superposition de ces lois, on ne sait plus qui a droit à quoi. Mais, la solution, c'est que l'Etat doit reconquérir tous ces terrains boisés en procédant par des expulsions”, indique-t-elle, à IPS. Cette option ne paraît pourtant pas facile car l'Etat a maintes fois perdu les procès en justice contre ces propriétaires terriens. “Nous ne pouvons que jeter l'anathème sur l'Etat car il n'y a aucun texte qui prouve que ces terrains boisés lui appartiennent. Avant de déguerpir les occupants, l'Etat doit le prouver”, explique à IPS, Nina Alida Kiyindou, juriste et chargé des forêts à l'Observatoire congolais des droits de l'Homme, une ONG basée à Brazzaville. L'ATK est même régulièrement consultée par le tribunal de grande instance de Pointe-Noire pour des conflits fonciers. “L'Etat s'est mis la corde au cou en reconnaissant que l'ATK pouvait vendre ces terrains boisés. Et ces jugements sont douteux car la loi dit que la terre appartient à celui qui la met en valeur, et c'est l'Etat qui l'a fait (qui a mis en valeur ces terres)”, souligne à IPS, Guy Roger Kinga, avocat à Brazzaville.

Toutefois, le ministre du Développement durable et de l'Economie forestière, Henri Djombo, a prévu de chasser en 2010 tous ceux qui occupent ces lieux. "Nous les avons déjà identifiés", a-t-il affirmé devant des journalistes. La forêt congolaise représente 2,5 millions d'hectares, soit 60 pour cent du territoire national. Le Congo couvre 10 pour cent des forêts du Bassin du Congo, le deuxième poumon vert du monde après l'Amazonie en Amérique du sud.