BUKAVU, 12 déc (IPS) – Des femmes violées ou ayant accouché dans des conditions effroyables sans assistance médicale, continuent à souffrir depuis des mois, dans les forêts de la province du Sud Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Et des centaines d’autres cas de violences sexuelles ne sont pas encore rapportés.
Dans cette région de la RDC, les femmes demeurent victimes à la fois des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), une rébellion opposée au pouvoir politique en place au Rwanda, et de l’Armée de résistance du seigneur (LRA), une rébellion qui lutte contre le régime ougandais.
Adjoint du médecin en charge de la gynécologie à l’hôpital de Panzi à Bukavu, spécialisé dans le traitement des femmes victimes des violences sexuelles, Dr David Batende Nanga, souhaite voir l’Etat s’impliquer pour sauver des centaines de ces femmes otages des hommes en armes dans les forêts du Sud-Kivu et qui n’ont accès à aucun soin.
Dans un entretien, Dr Nanga a exposé à IPS le drame que vivent les victimes des violences au Sud-Kivu, mais aussi l’effort que fournit l’hôpital de Panzi pour prendre en charge certaines d’entre elles. IPS: D’abord une remarque. Ce n’est pas facile d’arriver à votre hôpital avec une route de cet état. Comment font les malades en cas d’urgence?
DAVID BATENDE NANGA: L’hôpital privé de Panzi est situé au bout d’une route quasi-inexistante, en terre, parsemée de nids de poules à tous les 40 centimètres, dans un quartier quasi-rural de Bukavu appelé «Essence». L’état de la route qui mène vers l’hôpital est déjà une véritable difficulté pour des cas d’urgence. Les véhicules ne peuvent y rouler à plus de 20km/h. IPS: Combien de cas de victimes des violences sexuelles recevez-vous environ chaque mois à l’hôpital de Panzi?
DBN: Environ 250. Mais à ce nombre, il faut ajouter les cas que nous traitons dans le cadre du projet «clinique mobile» dans les villages enfoncés dans des forêts, en dehors de la ville. La moyenne des cas traités ont gravement augmenté entre juillet et novembre 2009. Nous sommes passés de 250 à 350 cas à Bukavu et de 300 à 700 dans certains villages, où nous sommes souvent obligés de faire des interventions sur des femmes victimes de fistules.
IPS: Quelle est la nature des violences dont sont victimes la plupart des femmes que vous recevez?
DBN: Il s’agit principalement des cas d’agressions sexuelles, des prolapsus utérins (une chute de l’utérus qui se déplace de sa place habituelle à cause de lourds travaux ou des accouchements dans des conditions inappropriées, bien souvent aussi lorsque les victimes ont été prises de force par leurs bourreaux). Nous traitons aussi des fistules urogénitales et des fistules recto vaginales, qui représentent la majorité des cas reçus.
IPS: Mais quelle est la nature des cas traités particulièrement à Bukavu?
DBN: A Bukavu, nous traitons plus des cas d’agressions sexuelles, souvent faites par des jeunes sur d’autres jeunes, parfois même sur des jeunes filles mineures.
IPS: Quel est le profil général des auteurs de ces violences à Bukavu et dans les territoires que vous couvrez? Des victimes vous donnent-elles des renseignements sur leurs bourreaux? Dans quelles circonstances opèrent généralement les auteurs de ces violences?
DBN: Pour ce qui est des auteurs de ces violences, il s’agit principalement des groupes armés. Le plus grand nombre des violences est l’œuvre des FARDC (Forces armées de la RDC), des agents de la police, des rebelles de la LRA, des FDLR et des Interahamwe (miliciens hutus rwandais accusés de génocide dans leur pays). Mais il y a aussi quelques rares cas de viols dans les cités (quartiers) à travers la ville de Bukavu.
Les circonstances des violences sont généralement celles des femmes trouvées dans des champs et enlevées par la suite par des hommes en armes ou lors des attaques armées contre les populations civiles dans des villes enfouies dans des forêts comme à Shabunda (130 km de Bukavu) ou à Bunyakiri (170 km de Bukavu).
IPS: Vous semblez amplifier une réalité dont ne parlent plus assez les médias en RDC? Les opérations de pacification de la province n’ont-elles pas suffisamment mis fin à ce phénomène?
DBN: Les gens pourraient penser que les attaques armées ont diminué ou cessé puisque les médias n’en parlent plus beaucoup. Mais il suffit de se rendre à 120 km de Bukavu ou à 170 km, respectivement à Bunyakiri, Kamituga et à Mwenga pour se rendre compte combien l’'Opération Kimya II', lancée par les FARDC pour traquer les FDLR et les Interahamwe, a renforcé l’insécurité et les violences contre les populations civiles de ces villages. En effet, au lieu de les pousser vers le Rwanda, leur pays d’origine, les FARDC appuyées par la MONUC (Mission des Nations Unies au Congo) aident les FDLR et les Interahamwe à s’enfoncer davantage dans les villages et à y semer la terreur sur des personnes vulnérables que sont les femmes.
Le nombre des cas qui nous parviennent constitue la tête d’un iceberg puisque les cas non déclarés, notamment à cause de l’isolement et de l’enclavement de certains villages, sont encore plus nombreux comme à Shabunda dont le nombre couvre les 40 pour cent des cas généralement traités.
IPS: Y a-t-il des facteurs qui exacerbent le phénomène des violences sexuelles dans ces villages?
DBN: Bien sûr. La plupart de ces villages sont sans routes ni formations médicales et il y a très peu de cas qui y sont rapportés, particulièrement à cause du manque des canaux de communication. Il s’agit d’un ensemble de petits villages parsemés dans une grande forêt où viennent se cacher des FDLR et des Interahamwe pourchassés par les FARDC et la MONUC.
IPS: Avez-vous mis en place des mécanismes de prévention pour protéger ces femmes vivant dans des villages isolés et enclavés? Sachant que le sexe représente encore un tabou dans l’est de la RDC et que les victimes de ces violences peuvent avoir du mal à retrouver leur place dans la société, comment faites-vous pour les aider à se réinsérer et à se resocialiser?
DBN: A titre préventif, nous faisons une série d’éducation des masses sur des conditions minima de sécurité par le regroupement des villageois, par l’écoute et l’observation des consignes sécuritaires données par des ONG locales et internationales, etc.
Mais la solution la plus durable ne peut qu’être institutionnelle et prise par le gouvernement qui a la charge de la sécurité de la population congolaise en général. L’Etat doit mettre en place une armée et une police capables de dissuader et de sévir le cas échéant.
La formation d’autres médecins est un autre défi pour l’Etat. Nous sommes seulement huit pour toute la province, soit pour une population de trois millions d’habitants.
La réinsertion de toutes ces femmes est souvent difficile. Nous leur prodiguons des conseils pour les préparer à affronter le défi de leur re-acceptation dans la société. Mais tout ceci, sans le moindre engagement de l’Etat, demeure d’insignifiants résultats.

