RD CONGO: La majorité de la population ne mange pas assez au Sud-Kivu

BUKAVU, 14 déc (IPS) – Environ 2,4 millions sur les trois millions d’habitants du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) ne mangent pas à leur faim et ne peuvent accéder à deux repas par jour, soit moins de 20 pour cent de la population de la province, affirment des statistiques de la Faculté d’économie de l’Université catholique de Bukavu (UCB).

Pourtant, la province renferme les terres les plus fertiles, les eaux les plus poissonneuses et les forêts les plus exploitables de ce grand pays d’Afrique centrale, ajoute la même source.

«Depuis environ cinq ans, je ne peux plus offrir plus d’un repas à ma famille. Le lait, le fromage, le beurre et même certains fruits sont devenus un luxe que je ne peux plus offrir à ma famille», déclare Adèle Mushoko, une vendeuse de cannes à sucre au marché dit des «chômeurs» dans la commune de Kadutu à Bukavu, la principale ville de la province. «Tout d’abord parce qu’il y en a de moins en moins sur le marché mais ensuite, parce que leurs prix ne sont plus à notre portée depuis pas mal d’années», explique-t-elle à IPS.

«Le Sud-Kivu dispose d’une main-d’œuvre abondante et très jeune (entre 14 et 30 ans) ainsi que d’extraordinaires atouts agricoles en mesure de mobiliser le développement de cette province longtemps marginalisée et plusieurs fois victimes des guerres qui ont estompé l’élan de son essor depuis les années 1980», affirme Célestin Buchekuderwa, chercheur à la Faculté d’économie de l’UCB.

«Les raisons de l’insécurité alimentaire dans cette province sont principalement de deux ordres: l’augmentation exponentielle de la population de la province due aux exodes des familles ayant fui l’insécurité dans les villages ainsi que l’afflux des réfugiés venant essentiellement du Rwanda et du Burundi (deux voisins de l’est), fuyant les guerres dans leurs pays, qui augmentent ainsi la demande en termes alimentaire», a expliqué à IPS, Dieudonné Djunga, directeur en charge de la population et de l’urbanisme au département provincial.

Djunga reconnaît et regrette que «la division provinciale ne soit toujours pas en mesure d’assumer ce problème en initiant un plan d’action concerté entre des acteurs majeurs de développement en vue de lutter contre la faim et l’insécurité alimentaire, et de régler le problème urbanistique que soulève cette grande convergence des masses populaires dans une ville de plus en plus confinée».

«Il me semble que la baisse de la production agricole, à cause d’une absence de politique provinciale et d’un manque de soutien pour les agriculteurs, constitue la raison principale de cette insécurité alimentaire pour la population de toute la province» a indiqué à IPS, l’abbé Cito Babone, de l’archidiocèse de Bukavu.

Pour ce prêtre, «la planification n’apportera aucune solution durable si, tout de suite, la décision n’est pas prise par les autorités provinciales de soutenir les quelques centaines de petits agriculteurs qui nourrissent, depuis des années, les trois millions d’habitants de la province».

«Non seulement qu’il faut soutenir les petits fermiers par le système de microcrédit, mais il faut surtout construire des routes de desserte agricole qui relimeraient nos villages à la grande ville où nous descendons au quotidien vendre des légumes, des patates et du manioc», soutient Jeanne Muderhwa, habitante de Kabare, un village situé à 55 kilomètres de Bukavu.

Pour Muderhwa qui achète des légumes chez de petits fermiers pour aller les revendre à Bukavu, «les routes de desserte agricole aideraient des centaines de femmes qui marchent au quotidien pendant des heures entre Kabare et Bukavu, portant sur leur tête ou sur le dos des colis qui pèsent autour de 70 kilogrammes, à accéder à l’usage des véhicules avec moins de fatigue, pour plus de rapidité et pour l’efficacité de leurs activités».

Sur la route qui relie le village de Kabare à Bukavu, Muderhwa a indiqué à IPS que «les autorités provinciales ont toujours ignoré le fait qu’il existe de petits fermiers qui produisent de grandes quantités de légumes, des haricots, des patates et du manioc dans les villages proches de Bukavu, mais qu’ils ne peuvent acheminer leurs productions vers les consommateurs à cause de l’absence des routes et des moyens de locomotion disponibles».

Pour promouvoir l’agriculture et lutter contre l’insécurité alimentaire dans la province, des plateformes 'Diobas Kivu' ont été établies depuis 1994 et sont des réseaux d'associations paysannes, d'organisations non gouvernementales, de groupes de recherche-action et de personnes ressources, investis dans des processus de recherche et d'action dans la province. Leur objectif est de mettre en place un programme concerté de développement agricole ainsi que des réponses aux questions majeures de lutte contre l’insécurité alimentaire, explique Sylvain Mapatano qui en est le coordonnateur.

Pour lutter contre la faim, ces plateformes Diobas souhaitent ainsi «mobiliser les efforts collectifs de divers acteurs en vue… de supporter et de promouvoir des innovations scientifiques et locales fiables et durables, en rapport avec la fertilité des sols, la bonne gestion et la production d’une gamme de variétés agricoles», affirme-t-il à IPS.