RD CONGO: Les petits fermiers n’accèdent pas au microcrédit dans le Sud-Kivu

BUKAVU, 12 déc (IPS) – Les centaines de coopératives d’épargne et de crédit qui opèrent dans le Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), devraient être une opportunité pour le développement de l’agriculture et la lutte contre l’insécurité alimentaire dans cette province, selon des analystes.

Mais, «aucun petit fermier ne peut accéder à l’appui financier ni au crédit de toutes ces coopératives qui s’occupent essentiellement des opérations de spéculation et des activités immédiatement rentables pour elles», affirme Félicien Zozo Rukeratabaro, un activiste défenseur des droits de l’Homme au sein de l’Action sociale et d’organisation paysanne, une organisation non gouvernementale basée à Bukavu, principale ville de la province.

«Il existe des grilles des conditions prévues pour accéder au crédit dans toutes les coopératives. Mais le plus souvent, les garanties exigées par celles-ci sont au-delà des possibilités de petits fermiers, souvent très pauvres», a-t-il indiqué à IPS.

«Comment deviendrons-nous riches? Et comment aurons-nous des possibilités de produire davantage de manière à vendre l’excédent de nos productions pour ainsi faire des économies ou rembourser le crédit obtenu si nous ne pouvons pas accéder à un premier soutien financier de ces coopératives?», s’interroge Augustine Baliahamwabo, productrice d’un légume très consommé à l’est appelé «lenga-lenga» et du manioc dans le village Kabare, à 55 kilomètres de Bukavu.

Baliahamwabo a dit à IPS qu’elle «produit environ 500 kilogrammes de lenga-lenga par trimestre et emploie trois femmes du village pour aller le vendre à Bukavu. Ces femmes transportent chacune environ 100 kg de légumes sur leur tête ou sur leur dos et marchent à pied depuis Kabare jusqu’à Bukavu où elles vendent le légume et rapportent environ 25 dollars US par lot vendu. Elles perçoivent un paiement de 10 dollars par lot écoulé». Chaque lot de 100 kg contient plusieurs petites mottes d’environ 300 grammes, et les femmes sont des employées journalières.

«Il me suffirait d’avoir des moyens pour payer des agriculteurs supplémentaires et d’organiser la distribution des légumes et du manioc que je produis pour deux saisons seulement pour que je sois en mesure de produire davantage. Une somme de 1.000 dollars me permettrait de devenir indépendante au bout d’une année de travail seulement», affirme-t-elle, indiquant qu’elle emploie des ouvriers agricoles journaliers.

Depuis les guerres qui ont sévi dans la partie orientale de la RDC, la province du Sud-Kivu est en proie à l’insécurité alimentaire, notamment à cause de la baisse de la production agricole.

«Aucune de ces coopératives ne se soucie de nous. Pourtant, c’est nous qui nourrissons toute la ville de Bukavu et nos propres villages», affirme Jardon Ngabo Y’eka, producteur de patates douces et de carottes à Ngweshe, un village situé à 70 km de Bukavu. «Nous ne pouvons pas produire assez pour vendre et nous somme obligés, des fois, de nous limiter à une agriculture vivrière alors que nous avons de vastes étendues que nous pourrions bien exploiter pour produire plus et inonder le marché», souligne-t-il.

Ngabo Y’eka déclare à IPS : «En réalité, les coopératives ne nous demandent pas de leur donner des garanties de remboursement du crédit. Elles ont simplement peur puisque la plupart d’entre nous sommes réellement pauvres. Mais à titre de garantie, nous disposons tout de même des terres». Puis, il ajoute : «Je dispose aussi d’une petite ferme où j’exploite deux vaches et huit chèvres qui me donnent périodiquement du lait, mais seulement pour la consommation familiale. Tout cela peut constituer une garantie de remboursement d’une petite somme de 1.000 dollars tout de même!».

«Si j’obtiens un crédit de 1.500 dollars à rembourser au bout d’une année, je peux produire en moyenne deux tonnes de haricots. J’utiliserais cet argent pour payer au moins dix cultivateurs, acheter des sacs où j’emballerais 50 kg et j’organiserais le transport de cet haricot vers Bukavu où je le vendrai avec possibilité d’encaisser plus de 2.000 dollars de bénéfice au bout de cette année», a affirmé également à IPS, Vénantie Mucuba, une agricultrice de Mushekere, un autre village situé à 45 km de Bukavu. Mais, Charles Kabashali, le gérant de la Mutuelle chrétienne d’épargne et de crédit, qui n’organise pas encore le crédit agricole, voit les choses autrement. «S’installer auprès des producteurs qui se trouvent en majorité dans les villages est une bonne chose», dit-il à IPS. Toutefois, ajoute-t-il, «il n’y a pas de sécurité là-bas, il n’y a pas de courant électrique ni d’infrastructures qui permettraient aux coopératives d’appuyer effectivement les petits agriculteurs, et être en même temps à l’abri de toute perte de capitaux investis par les membres de ces coopératives».

«Si les petits fermiers pouvaient se constituer par groupes, nous pouvions les aider à accéder à un crédit qui ne dépasserait pas 2.000 dollars chacun. Mais, ils doivent produire une caution personnelle; c’est-à-dire un d’entre eux offre des garanties suffisantes de remboursement du crédit accordé», a expliqué à IPS, Aimée Busime, chargée de crédit à la Coopérative d’épargne et de crédit du sud Kivu. «C’est à eux de s’organiser et pas à nous de les pousser à réunir des conditions d’obtention de crédit», a-t-elle indiqué.

Pour sa part, Chikos Mushamuka, un habitant de Bukavu, affirme à IPS : «En réalité, il suffit qu’il y ait un peu de bonne volonté de la part de ces coopératives, elles peuvent effectivement booster l’économie agricole de toute la province».

«A travers tous les villages et même dans la ville de Bukavu, quelques centaines de petits fermiers seulement produisent courageusement des légumes, du haricot, du lait de vache, des patates douces, des bananes, de la viande de chèvre et de porc, ainsi que du poisson artificiellement tiré du lac Kivu et nourrissent plus de trois millions d’habitants», souligne Mushamuka. «Et les soutenir, c’est lutter efficacement contre l’insécurité alimentaire, surtout à Bukavu où très peu des familles peuvent encore accéder à une nutrition de qualité ou avoir des repas réguliers».