DROITS-AFRIQUE DU SUD: Des femmes veulent posséder leurs propres terres

LE CAP, 14 août (IPS) – En 1956, environ 20.000 femmes ont marché devant le parlement pour protester contre des lois discriminatoires. Cette marche, commémorée le 9 août de chaque année comme la Journée de la femme en Afrique du Sud, est devenue emblématique de la demande des femmes pour l’égalité.

Une constitution démocratique a remplacé les lois de l’apartheid, mais la réalité sur le terrain montre que la liberté et l’égalité pour tous n’ont pas encore été atteintes.

Quinze ans après le remplacement de l’apartheid par la démocratie non raciale, les ouvriers agricoles sud-africains disent qu’ils sont toujours confrontés à la discrimination. La dernière semaine de juillet a vu une série coordonnée de manifestations de la part des ouvriers agricoles au Cap occidental contre les mauvaises conditions de travail, les licenciements et les expulsions.

La semaine des manifestations a débuté le 27 juillet, organisée par Sikhula Sonke, un syndicat dirigé par les femmes ouvrières agricoles, et le Projet des femmes dans les fermes (WFP), une organisation – dont Sikhula Sonke s’est séparé l’année dernière – soutenant les ouvriers agricoles.

Ces ouvriers agricoles mécontents ont organisé des manifestations dans plusieurs fermes, manifesté la nuit en silence dans la cour du parlement au Cap et installé un piquet de grève à côté du festival annuel 'Stellenbosch Wine Festival' (Festival du vin de Stellenbosch), qui attire les passionnés du vin local et du vin international. Au parlement, les ouvriers scandant des slogans ont demandé à rencontrer les commissions parlementaires sur l’agriculture et les affaires foncières dans l’intervalle de 30 jours. Estelle Coetzee, l’organisatrice de Sikula Sonke, a déclaré que l’accès à la terre était essentiel pour régler les problèmes récurrents des ouvriers agricoles. “Elles devraient donner les fermes aux ouvriers ou ouvrières et faire appel au gouvernement afin que les ouvriers agricoles puissent être des actionnaires et leur construire des fermes BEE”, a-t-elle affirmé.

Le BEE est le programme de l’Autonomisation économique des Noirs d’Afrique du Sud, qui vise à offrir des opportunités aux groupes raciaux précédemment défavorisés. Un mémorandum adressé au président Jacob Zuma, demandant la redistribution absolue des terres, a été accepté en son nom par le directeur provincial du Cap occidental sous la présidence de Charles Ford. “Prioriser la redistribution des terres au profit des ouvriers agricoles, notamment les femmes ouvrières agricoles, et renforcer les capacités des ouvriers agricoles leur permettent de posséder et de gérer leurs propres fermes”, indique la pétition. Esmeralda Jacobs, 52 ans, a travaillé dans des fermes pendant plus de deux décennies, vivant dans la misère noire. Selon elle, la possession d’une portion de terre restaurerait quelque dignité.

“J’ai des enfants et j’ai travaillé pendant plusieurs années à la ferme mais sans avoir quelque chose propre à moi; c’est déshumanisant”, a déclaré Jacobs. Une étude faite en 2004 par l’Association de développement de Nkuzi et Sikhula Sonke a montré qu’un million d’ouvriers noirs avaient été expulsés des fermes dans la décennie suivant 1994, et il n’y a pas de signes que la tendance est en train de baisser. Les programmes gouvernementaux pour la redistribution des terres sont sous-financés et en retard; les salaires minimums pour les ouvriers agricoles sont régulièrement affichés par les propriétaires fonciers. Occupation des terres L’année dernière, des membres de la Coopérative agricole des femmes de Rawsonville ont occupé une partie d’une ferme, citant la lenteur du gouvernement sur la réforme agraire. Pendant que le propriétaire foncier est prêt pour leur vendre une portion de la ferme, le groupe accuse le ministère des Affaires foncières de faire traîner le processus de financement et de formalisation. “Il est très difficile d’obtenir une terre. Les propriétaires des fermes vendent les fermes à d’autres au lieu de renforcer les capacités des fermiers noirs émergents. Alors, ce que nous avons fait était un symbole pour montrer au gouvernement que nous sommes très sérieuses sur le problème de terre”, a déclaré Roseline Presence du WFP, qui appuie la Coopérative agricole des femmes de Rawsonville. Presence estime que les femmes sont capables de produire si on leur donne des ressources. A titre d’exemple, elle cite un groupe de femmes à Stellenbosch qui sont en train de vivre d’un lopin de terre loué qu’elles ont transformé en un jardin potager.

“Les femmes cultivent et vendent les produits agricoles. Cela montre que si on leur donne leur propre terre, elles peuvent faire plus”, argumente-t-elle. Pourtant, les critiques disent qu’avec la lenteur du gouvernement et l’insuffisance de l’allocation budgétaire nationale pour acquérir des terres à redistribuer, les chances de fournir ces dernières aux ouvriers agricoles sont faibles. “A ce jour, le gouvernement n’a pas priorisé les ouvriers agricoles pour la fourniture des terres. Je ne pense pas que cela va changer parce que la vision de la réforme agraire du gouvernement, à ce jour, a été celle des grandes fermes commerciales. Il y très peu de cas de terres subdivisées en de petites unités pour les pauvres”, a indiqué le professeur Ben Cousins, directeur de l’Institut des études sur la pauvreté, les terres et agraires de l’Université du Cap occidental.

“Toutefois, la clé pour obtenir la réforme agraire en cours en Afrique du Sud vient de la base. Si les ouvriers agricoles continuent d’augmenter la pression politique, la demande de petites parcelles de production alimentaire pourrait être possible”. La Commission des droits humains de l’Afrique du Sud a demandé un dialogue national tripartite entre le gouvernement, les fermiers commerciaux et les ouvriers agricoles. Le commissaire Pregs Govender a affirmé que les violations continuelles des droits des travailleurs sont inquiétantes.

“On paie aux ouvriers des salaires qui sont très en dessous du minimum, malgré leur dur labeur. Par exemple, dans une ferme d’horticulture au Cap occidental, qui produit de jolies fleures, les ouvriers vivent dans des porcheries”, a déclaré Govender. Coetzee, de Sikhula Sonke, a affirmé que les lois progressistes du pays pour protéger les ouvriers agricoles ne seraient constructives que si le gouvernement les mettait en vigueur. Elle a accusé les ministères du Travail et des Affaires foncières de ne pas répondre à leurs demandes en temps opportun. “Ils parlent seulement et semblent comprendre au téléphone mais vous ne les verrez jamais sur les fermes. Si les inspecteurs du ministère du Travail ne sont pas nombreux, alors le gouvernement devrait en recruter davantage”, a-t-elle souligné.

La prompte réaction du gouvernement, contre les expulsions et les licenciements de plus en plus nombreux, est également critique. Selon Sikhula Sonke, les fermes qui cultivent des produits d’exportation tels que les raisins et les fleurs sont en train de licencier les ouvriers à cause de la baisse des affaires dans les marchés étrangers. Le groupe des ouvriers de la ferme dit que le gouvernement devrait financer les fermes en mauvaise passe ou encourager les propriétaires à réduire les coûts par des moyens autres que les licenciements.