BOUAKE, Côte d’Ivoire, 26 jan (IPS) – Mamadou Dembélé a évacué tous les produits de contrebande qu’il commercialisait depuis six ans dans son magasin de Bouaké, (centre de la Côte d’Ivoire) en raison du retour progressif de l’administration dans cette région occupée par la rébellion déclenchée dans le pays depuis septembre 2002.
Dans ses box, sont désormais exposés des pagnes, des assiettes, des cigarettes, de l’huile de palme et autres produits cosmétiques sur lesquels on peut lire l’inscription “Fabriqué en Côte d’Ivoire”.
“Je revendais des produits de contrebande, en provenance des pays limitrophes”, raconte Dembélé à IPS. “Je les ai acquis sans payer la moindre taxe. Mais depuis quelques mois, il est question du retour de l’administration dans cette région du pays. Alors, il est question pour moi de faire le commerce dans les normes en proposant des produits de mon pays et en payant les impôts”.
Selon Dembélé, en dépit de la situation précédente, les affaires n’étaient pas aussi florissantes. “Les fonctionnaires ayant fui la région à cause de la crise, nos produits avaient du mal à être écoulés. Il n’y avait personne pour acheter”, regrette Dembélé, espérant que le retour de l’administration relancera son commerce.
Deux carrefours plus loin de son magasin, se dresse une file indienne devant les locaux d’un établissement bancaire. “Nous n’avons plus besoin d’effectuer un déplacement pour avoir nos salaires. Les banques sont revenues, alors, nous sommes servis sur place”, se réjouit Fabrice Kouakou, un fonctionnaire de l’Etat.
Pour son voisin André Malan, “il est aujourd’hui facile d’envoyer et de recevoir de l’argent. Nous ne sommes plus enclavés. En fait, tout redevient normal et nos souffrances prennent peu à peu fin”. Sur la voie menant à l’aéroport de Bouaké, Harouna Yaméogo, lui, est régulier aux alentours de la principale usine de trituration des graines de coton de la ville. “Nous avons appris que l’entreprise va reprendre du service dans les prochains jours. Ne voulant pas manquer l’occasion, je suis au guet chaque jour afin de retrouver mon poste”, dit-il à IPS.
Technicien de surface, Yaméogo fait partie des 400 employés de cette société qui a déclaré faillite il y a sept mois, après avoir difficilement fonctionné pendant la guerre civile. Mis au chômage technique, ils devraient retrouver leur travail dans quelque temps avec l’amélioration de la situation liée au contexte de sortie de crise en cours dans ce pays d’Afrique de l’ouest.
Cependant, si une grande partie des populations approuvent le retour progressif à la normale dans les zones sous contrôle des ex-rebelles, ce n’est pas le cas de Karim Coulibaly, revendeur de pièces détachées d’automobile. “Avec le commerce libre (informel), j’étais plus à l’aise”, indique-t-il à IPS, ajoutant : “Avec le retour de l’administration fiscale et douanière, nous ferons encore face aux tracasseries des douaniers”.
Membre de l’Organisation communautaire pour le développement, une ONG basée à Bouaké, Drissa Traoré explique à IPS : “Une frange de la population n’est pas encore prête à abandonner les anciennes pratiques. Tout a été acquis dans la facilité et elle ne s’attendait pas à ce que cela prenne fin de si tôt. Pourtant, la survie de l’économie du pays était en jeu”.
En fait, depuis le déclenchement de la crise politico-militaire en Côte d’Ivoire le 19 septembre 2002, la partie nord du territoire a fonctionné dans l’informel, en raison de la fermeture des banques, des entreprises, et de plusieurs structures étatiques.
Ainsi, en l’absence de l’administration douanière, les populations ont pu s’offrir à moindre coût des mobylettes, des postes téléviseurs, des pagnes, des meubles… en provenance des pays de l’hinterland. Et leurs fournisseurs ne payaient pas de taxes, ce qui constitue un manque à gagner considérable pour l’économie ivoirienne, estimé à quelque 40 milliards de francs CFA (environ 80 millions de dollars) par mois, par des spécialistes.
“L’économie parallèle a fluctué en zones ex-rebelles et cela n’a pas profité à l’Etat”, indique Firmin Akoto, économiste, basé à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. “En six ans de conflit, il n’y a pas eu de droits de douanes, de contrôle sur le commerce du diamant, du coton; des entreprises ont fermé, il était difficile de recouvrer les factures d’eau et d’électricité. Ce qui fait qu’environ 3.000 milliards FCFA (six milliards de dollars) ont échappé aux caisses”, explique-t-il.
Selon Akoto, le retour de l’administration était plus qu’urgent dans le nord du pays. “Avec l’unicité des caisses, l’Etat parviendra à compenser la mauvaise récolte du café, du cacao et pourra également financer le processus électoral en cours : une sorte d’oxygène, car l’économie agonisait”, ajoute-t-il.
La Côte d’Ivoire est coupée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays. Depuis plus de six ans, des ex-soldats de l’armée régulière ont pris les armes pour lutter contre l’exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Cette crise avait conduit à un long arrêt de l’administration dans les zones centre, nord et ouest du pays occupées par les rebelles.
Mais, dans la deuxième semaine de janvier, les autorités ivoiriennes ont annoncé que l’administration revivait en partie, avec la reprise de service dans ces zones par 23.552 fonctionnaires sur plus de 24.000 ayant fui leurs postes au déclenchement de la guerre.
En outre, 519 bâtiments sur près de 4.000 sont en phase d’être définitivement réhabilités pour accueillir, en février prochain, les membres du corps préfectoral et l’administration spécifique : la justice, la douane, les impôts et le trésor. Jeudi dernier, au cours d’une cérémonie de présentation de vœux, le chef de l’Etat ivoirien, Laurent Gbagbo a annoncé le redéploiement imminent de 4.000 gendarmes et policiers dans les zones sous contrôle des ex-rebelles pour marquer également le retour des forces de défense et de sécurité.
“Les bases de la réunification sont visiblement lancées”, affirme Akoto. “L’espoir est de voir tout ce processus se dérouler selon le chronogramme arrêté et sans accroc. Le pays en a besoin pour se relancer et sortir de la paupérisation croissante”, ajoute-t-il.

