KINSHASA, 15 déc (IPS) – Un rapport des Nations Unies vient de confirmer les accusations récurrentes faites par le gouvernement de la République démocratique du Congo (RDC) ainsi que par des organisations non gouvernementales (ONG) nationales et internationales sur l'implication du Rwanda dans la guerre à l'est de la RDC.
Rendu public le 12 décembre à New York par un groupe de cinq experts, mandaté par le Conseil de sécurité de l'ONU, le rapport met en cause le Rwanda, l'accusant notamment «d'apporter une aide multiforme, notamment dans le recrutement des soldats parmi lesquels des enfants, au bénéfice du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP de Laurent Nkunda) et de faciliter la fourniture d'équipements militaires à ces soldats».
Le rapport accuse également le Rwanda d’avoir «envoyé des officiers et des unités des Forces de défense rwandaises en territoire congolais pour soutenir le CNDP qui utilise le territoire rwandais comme base arrière pour lever des fonds et tenir des comptes bancaires» Pour Atoki Ileka, ambassadeur de la RDC à l'ONU, plusieurs attaques menées par le CNDP, notamment contre le camp militaire de Rumangabo dans la province du Nord-Kivu, en octobre 2008, «étaient en fait l'œuvre d'éléments des forces rwandaises».
Par ailleurs, le même rapport de l'ONU accuse les «Forces armées de la RDC (FARDC) de collaborer étroitement» avec des groupes armés dans l'est du pays, dont les FDLR (Forces démocratiques pour la libération du Rwanda) comprenant des rebelles hutu rwandais qui comptent parmi eux des ‘interahamwe’ (anciens responsables du génocide de 1994), et les PARECO (Patriotes de la résistance congolaise).
Jean Baptiste Bahala, prêtre et membre de la société civile de Bukavu, la capitale de la province du Sud-Kivu, dans l'est du Congo, a déclaré à IPS que «c'est la toute première fois que l'ONU reconnaît cette présence rwandaise aux côtés du CNDP, mais que la mise en cause des FARDC reste une supposition puisque le rapport n'y apporte aucune preuve et puisque les FARDC ont toujours combattu les FDLR dans la province du Sud-Kivu».
«La seule valeur ajoutée de ce rapport réside dans cette affirmation de la présence du Rwanda aux côté du CNDP», indique Paulin Bapolisi, député national et membre de l'Alliance pour la majorité présidentielle, joint par IPS, estimant que la collaboration des FARDC avec les FDLR «est une pure présomption». Pour Bapolisi, «le rapport exagère à volonté la situation pour trouver un pendant ou un contrepoids aux accusations du Rwanda qui a laissé croire à la communauté internationale que les FARDC ne valent rien sans l'appui des FDLR».
Le gouvernement congolais, des ONG congolaises et internationales accusent depuis longtemps le Rwanda – qui l'a toujours nié – d'apporter un soutien substantiel au CNDP à travers lequel il continue de contrôler et d’exporter en toute illégalité d'énormes exploitations des diverses ressources naturelles congolaises.
L'ONG congolaise «Œuvre communautaire pour l'éducation pour tous» (OCET), basée à Bukavu, estime que la publication de ce rapport est «une nouvelle opportunité donnée à la société civile congolaise en ce sens qu'il pourrait être un outil en faveur d'une action concertée dans la dénonciation des violations des droits de l'Homme par toutes les personnes impliquées». Pour Bugeme Zigashane, secrétaire exécutif de l’OCET, «l'exploitation de ce rapport, par la société civile, devrait aller dans le sens de la lutte contre l'impunité de toutes les violations des droits de l'Homme qu'il établit».
Toutefois, le Rwanda considère que «toutes ces accusations restent sans preuves». Rosemary Museminali, ministre rwandais des Affaires étrangères, a en effet rejeté les résultats de cette enquête de l’ONU, indiquant que les enquêteurs «devraient plutôt donner des preuves de ce qu'ils avancent au lieu de se limiter à des affirmations sans fondement qu'ils appellent 'rapport'». Ainsi pour le Rwanda «le document publié par les experts ne fait pas foi».
Il est dommage que toute la partie où se passe la guerre soit comme un «territoire de non droit, caractérisé par l'absence de l'exercice des prérogatives régaliennes de l'Etat et où l'impunité reste le maître mot. Tous les groupes armés ont été épinglés et bien identifiés», a déclaré Louis Michel, commissaire européen au développement et à l’aide humanitaire. Michel réagissait à ce rapport dont une partie restée confidentielle met en cause une dizaine de personnalités pour qui des sanctions «devraient consister en un gel des avoirs financiers et en une interdiction de voyages à l'étranger», a indiqué Jason Stearns, coordonnateur du groupe d'experts de l'ONU.
Alors que le gouvernement de la RDC et la délégation du CNDP sont en négociations à Nairobi, au Kenya, depuis le 8 décembre et qu'on espérait s'acheminer des vers solutions définitives du conflit, ce rapport pourrait engendrer un grand remous dans les rangs du CNDP qui a toujours nié de bénéficier de la présence et l'assistance du Rwanda. Le rapport pourrait ainsi compliquer la tâche de l'ancien président nigérian Olusegun Obasanjo, médiateur désigné par l'ONU, et qui est déjà la cible de nombreuses accusations, notamment de partialité, de la part de la délégation du CNDP.
Pour sa part, la direction politique du CNDP déclare avoir ‘’appris, avec le plus grand étonnement, mais aussi avec la plus grande indignation, les affabulations que contiendrait ce rapport, notamment quand il fait état de la collusion du CNDP avec le gouvernement du Rwanda, mais aussi de son implication dans l'exploitation illégale des ressources minières de la RDC’’, indique un communiqué de presse du mouvement, parvenu au correspondant de IPS à Kinshasa, lundi après-midi.
Selon le communiqué signé par le secrétaire exécutif Déogratias Nzabirinda, ‘’Le CNDP réaffirme publiquement qu'il ne doit sa naissance et ses capacités opérationnelles actuelles qu'à lui-même, à ses militants, à ses sympathisants et, très paradoxalement, à Joseph Kabila (le président congolais) en personne’’. Le document ajoute : ‘’Le commandant suprême des FARDC est, en effet, notre plus grand pourvoyeur d'armes et de munitions depuis le processus avorté du «Mixage», début 2007 à ce jour’’. Le communiqué indique toutefois que le ‘’CNDP reste très reconnaissant’’ aux autorités du Rwanda, ‘’qui hébergent sur leur sol la quasi-totalité de nos compatriotes tutsi congolais, qu'ils soient réfugiés dans les camps gérés par le HCR ou tout simplement en exil au pays des mille collines, dans l'attente de retrouver leur Nord-Kivu natal’’. ‘’Quant à l'exploitation illégale des ressources minières, le CNDP observe que seules deux mines se trouvent dans le territoire sous son contrôle : celle de Bibatama dont le groupe d'experts lui attribue l'exploitation, mais qui est, en fait, concédée à un notable tutsi’’, souligne le communiqué, ajoutant : ‘’Celui-ci l'exploite sur la base des titres accordés par le gouvernement de Kinshasa, mais en plus, il s'agit d'un sénateur totalement acquis au président Kabila et sans aucune attache avec le CNDP’’.
‘’L'autre unité industrielle, la SOMIKIVU, qui produit du pyrochlore, appartient à un groupe allemand. A l'arrêt depuis 1996, elle n'a redémarré brièvement que pendant quelques mois en 2004 et, depuis, elle ne fonctionne plus’’, affirme le communiqué du CNDP.
C'est depuis août dernier que les combats ont encore éclaté dans la province du Nord-Kivu entre les FARDC appuyées par les troupes de la Mission des Nations Unies au Congo (MONUC) d’une part, et le CNDP appuyé par le Rwanda d’autre part, provoquant à ce jour plus de 270.000 personnes déplacées et un désastre humanitaire qui s'en est suivi, selon le Bureau des affaires humanitaires de l'ONU en RDC.
Par ailleurs, dans un élan de compassion pour les populations de l'est de ce pays d’Afrique centrale, des églises congolaises de réveil, en collaboration avec le ministre des Affaires sociales, Actions humanitaires et Solidarité, Barthélemy Botswali Lengomo, ont lancé le 3 décembre, une «quinzaine de jours de solidarité nationale».

