ADDIS ABEBA, 5 nov (IPS) – Stupéfaite sur les marches de la salle d'audience où elle a présidé une audience en qualité de juge fédérale, Bertukan Mideksa regardait des policiers en tenues civiles emmener un homme dont elle venait d'ordonner la libération sous caution sans aucun mandat et apparemment sans aucune considération pour la justice.
Cela se passait en 2001. Elle ne revit cet homme que lorsqu'elle est devenue elle-même détenue à la Prison fédérale de Kaliti en 2004, accusée de crimes suffisamment graves pour justifier son emprisonnement à vie : trahison, outrage à la constitution, incitation, organisation, et direction d'une rébellion armée, obstruction à l'exercice de pouvoirs constitutionnels, entrave au pouvoir défensif de l'Etat et tentative de génocide. Elle soutient que son seul péché réel était la dissidence. “Je ne pouvais pas supporter le manque de dignité humaine”, a déclaré Mideksa, assise à sa table dans son bureau mal meublé dans le centre d'Addis Abeba. Mideksa est unique parmi les politiciens éthiopiens. A 34 ans, elle est exceptionnellement jeune; elle était encore au collège lorsque les rebelles ont renversé le régime militaire brutal du pays en 1991. Et elle est une femme, la toute première à être chef d'un parti politique dans ce pays réputé patriarcal. Moins de 22 pour cent des 547 députés du pays sont des femmes. La seule femme ministre — comme on pouvait s'y attendre — est chargée des affaires féminines. Mideksa est devenue une exception à la règle en septembre lorsqu'elle est élue présidente du plus jeune parti politique, le Parti de l'unité pour la démocratie et la justice. Depuis lors, elle est devenue le porte-parole de l'opposition.
Lors d'une conférence de presse le 10 octobre, Mideksa, encouragée par ses camarades chefs de parti, a annoncé le programme de son parti d'ouvrir 117 bureaux régionaux dans le but de mobiliser le public à travers le pays. Son parti a également adhéré à un forum réunissant d'autres formations politiques pour élaborer une plate-forme conjointe avant les élections de 2010, au cours desquelles la coalition espère réaliser des performances meilleures à celles du passé. En novembre 2004, les dirigeants des deux groupes d'opposition de longue date et ceux de deux partis nouvellement créés ont formé une coalition électorale. La stratégie a aidé l'opposition à faire des avancées significatives au parlement, mais n'a pas permis d'obtenir la majorité. Se référant aux rapports des observateurs internationaux sur les irrégularités qui ont entaché les élections, l'opposition a soutenu qu'il y avait de nombreux cas d'expulsion et de harcèlement d'agents de bureau de vote, d'incidents d'intimidation, de votes multiples et de bourrage d'urne. Le conflit politique s'est transformé en des accrochages violents dans les rues, et lorsque certains membres de la coalition ont refusé d'assumer les postes auxquels ils ont été élus, la coalition a volé en éclat. La nouvelle administration mise en place par le Premier ministre Meles Zenawi a arrêté plus de 100 chefs de l'opposition et emprisonné des dizaines de milliers de leurs partisans dans le cadre des mesures répressives qui s'en sont suivies. Mideksa, alors vice-présidente de la coalition, faisait partie des détenus. Elle a été condamnée le 16 juillet 2007 par la Haute Cour fédérale. Mideksa et 34 autres ont été condamnés à la prison à vie alors que trois autres ont écopé de peines d'emprisonnement allant de 18 mois à 18 ans. Le même jour, ils ont demandé une amnistie, qui a été par la suite acceptée par le Conseil du pardon et approuvée par le président Gima W. Giorgis. “C'était la période la plus difficile de ma vie”, a confié Mideksa à IPS. “Néanmoins, ça m'a renforcée”. Mideksa n'a pas été découragée par l'expérience. Elle cite comme l'une de ses inspirations le Prix Nobel de la Paix de 1991 Aung San Suu Kyi, qui est la dirigeante de la Ligue nationale pour la démocratie en Birmanie (Myammar). “J'admire son courage et sa détermination”, dit-elle. Toutefois, son parti aura besoin, pour triompher, d'aller au-delà de la détermination.
Lors des élections locales d'avril, le Front démocratique révolutionnaire du people éthiopien (EPRDF) a remporté une victoire écrasante, les candidates pro-gouvernementaux dépassant les candidates de l'opposition de 500 à un. Les irrégularités liées à l'inscription sur les listes électorales et aux difficultés dans la proclamation des résultats et des procédures de recours se sont combinées pour réduire la légitimité de du scrutin. Les récentes lois affectant les partis politiques, la presse et la société civile, menacent de réduire davantage l'espace politique. Mideksa croit qu'elle peut contribuer à élargir l'espace politique à travers une série de dialogues publics avec les médias. Son parti a annoncé également qu'il a alloué près de 750.000 dollars pour mobiliser des partisans dans les quatre coins du pays dans le cadre la course vers l'élection.
Mais les observateurs ne sont pas certains que Mideksa ait les qualités qu'il faut pour rassembler l'opposition fractionnée. Née à Addis Abeba en 1974, Mideksa a fréquenté les écoles publiques durant ses cours primaire et secondaire. Elle s'est inscrite à la Faculté de droit d'Addis Abeba, et elle a obtenu un diplôme de licence en droit en 1996. Avant son entrée sur la scène politique, elle avait travaillé comme juge au Tribunal fédéral de première instance pendant près de sept ans avant de démissionner, se plaignant de l'interférence du gouvernement dans les affaires judiciaires.
“Les valeurs qui me guident sont la vérité et l'équité”, affirme-t-elle. Elle est entrée sur la scène politique pour la première fois comme candidate indépendante aux élections législatives en 2000. Ni ses amis ni sa mère n'ont soutenu la décision, la mettant en garde contre les dangers de la politique. Huit ans plus tard cependant, elle est contente de sa décision. “C'est un grand succès pour moi personnellement”, indique Mideksa, ajoutant tout en haussant les épaules et en souriant : “Et je crois pour les femmes éthiopiennes aussi”.

