POLITIQUE: Les Mauritaniens de Dakar exigent le retour à la légalité constitutionnelle

DAKAR, 11 août (IPS) – Les Mauritaniens vivant à Dakar réclament le retour à la légalité constitutionnelle dans leur pays voisin du Sénégal. Cependant, le coup d'Etat, survenu la semaine dernière dans ce pays d'Afrique de l'ouest, est diversement apprécié par cette même communauté qui lui trouve diverses causes.

Le putsch de mercredi dernier en Mauritanie n'a pas laissé indifférents ses ressortissants vivant à Dakar, la capitale sénégalaise. Ils étaient des dizaines de mauritaniens arabes ou noirs à manifester leur mécontentement devant leur ambassade à Dakar, sur le boulevard Charles de Gaule, mercredi et jeudi derniers. Ils ont dénoncé le coup de force des généraux putschistes contre le président Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi élu démocratiquement en avril 2007. Selon Abdoul Ould Ghould, étudiant en licence de droit à l'Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar, ce qui s'est passé en Mauritanie n'est rien d'autre qu'une violation de la constitution et, de ce fait, un coup porté aux institutions nationales. “La Mauritanie n'a pas besoin de ça. Le coup d'Etat n'est plus de l'heure, surtout qu'un président a été élu démocratiquement il y a une année de cela”, déclare-t-il à IPS. Mohamad Sidi Kane, étudiant en maîtrise de sciences économiques à l'Ecole des sciences polytechniques de l'UCAD, estime que le coup d'Etat de mercredi est un retour en arrière car, dit-il, après des années de dictature et de règne sans partage de l'ancien président déchu Maaouiya Ould Sid'Ahmed Taya, la Mauritanie a renoué ses relations avec les bailleurs de fonds pour la relance de l'économie avec un président élu démocratiquement. “Le président Ould Cheikh Abdallahi a été élu démocratiquement par le peuple mauritanien et cela a été reconnu par son plus farouche opposant Ahmed Ould Daddah et toute la communauté internationale, c'est pourquoi nous exigeons son retour au pouvoir”, insiste-t-il un peu agacé. Les contestataires ont rappelé que cette manifestation n'est que le premier acte pour le retour à la normale en Mauritanie, car ils comptent en organiser d'autres et saisir les représentations diplomatiques étrangères à Dakar capables de persuader les putschistes à rendre le pouvoir au président démocratiquement élu. Cependant, Abdarrahmane Ngaïndé, un historien mauritanien spécialiste de ce pays et enseignant à l'UCAD, trouve que le coup de force en Mauritanie était imminent et que cela peut s'expliquer par deux causes. La première cause, selon lui, est que le fait de limoger de façon aussi brusque des généraux de leur poste pour les remplacer par des colonels peut engendrer des frustrations. “Le président Ould Cheikh Abdallahi a commis là une erreur. Je pense que le fait de dégommer des généraux et de mettre à leur lace des colonels a été le catalyseur de ce qui s'est passé”, explique Ngaïndé à IPS. Le coup de force était survenu peu après le limogeage, par chef de l'Etat tôt mercredi matin, de quatre généraux chefs de corps : le chef d'état-major de l'armée, le chef d'état-major particulier du président, le chef d'état-major de la gendarmerie et le chef d'état-major de la garde nationale. Le chef de la junte, le général Ould Abdel Aziz, était jusque-là le chef d'état-major particulier du président.

Le président déchu aurait accusé notamment deux généraux dont le général Ould Abdel Aziz d'être derrière la fronde des parlementaires qui ont quitté le parti au pouvoir le 4 août, soit 48 heures avant le putsch. Ce jour-là, un groupe de 25 députés et 23 sénateurs avaient annoncé leur démission collective du Pacte national pour la démocratie et le développement (PNDD), le parti du président Ould Cheikh Abdallahi. L'historien mauritanien apporte toutefois un autre éclairage. Si on suit bien ce qui s'est passé en Mauritanie, dit-il, on se rend compte qu'il y a de plus en plus une dynamisation de la criminalisation de l'esclavage et un retour des réfugiés après environ 20 ans d'exil forcé. De ce fait, un problème d'insertion se pose, provoquant des perturbations au niveau de certains grands équilibres sociaux, ajoute Ngaïndé. Ngaïndé affirme, à cet égard, que le général Ould Abdel Aziz, qui a pris la tête de la junte militaire et du nouveau "Conseil d'Etat", était impliqué dans des violations massives des droits humains dans le passé, sous l'ancien régime, de même que le général Ely Ould Mohamed Vall qui avait destitué le président Ould Taya en 2005. “Avec tout ça, on a senti que quelque chose était en train de se passer et cela n'arrange pas certaines classes en Mauritanie, surtout dans la haute hiérarchie militaire issue de la caste guerrière locale. On s'est aussi rendu compte que le pouvoir fonctionne comme une sorte de délégation par ces militaires aux civils, et ce sont ces mêmes généraux qui gèrent la sécurité du président”, explique-t-il à IPS. Mais, Ngaïndé évoque également l'omniprésence de l'épouse du président Cheikh Abdallahi dans les affaires d'Etat, notamment sur le plan financier. “La femme du président déchu a créé une fondation et l'argent public va dans cette fondation au point que les députés ont demandé à y voir plus clair. Donc, il y a un problème de redistribution des richesses et une raréfaction des richesses nationales, liée à une forme d'assainissement des finances”, souligne-t-il. "A Nouakchott (la capitale mauritanienne), on vous dit que l'argent ne circule plus, parce que tout est détourné vers cette fondation de la femme du président, et cela, je crois, contribue à créer un terreau fertile pour coup d'Etat", ajoute Ngaïndé.

Pour sa part, expliquant les causes du coup de force, Habib Fall, un Mauritanien commerçant présent parmi les manifestants, estime que si les généraux ont renversé le régime en place, c'est parce que le président est venu au pouvoir avec l'aide des militaires et était un pion pour ceux-ci, mais une fois au pouvoir, il a refusé de suivre leur volonté. “Depuis que le président a commencé à prendre ses distances, les militaires ont poussé des parlementaires à quitter le parti présidentiel et ont réussi finalement à le déstabiliser. En Mauritanie, les élections peuvent être démocratiques, mais il faut reconnaître qu'il y a toujours eu la mainmise des militaires là-dessus, c'est une réalité là-bas”, affirme Fall à IPS. Des organisations de défense des droits humains ont condamné le coup de force en Mauritanie. Selon Assane D. Ndiaye, président de l'Organisation nationale des droits de l'Homme (ONDH), une organisation non gouvernementale basée à Dakar, ce putsch réveille les vieux démons, alors que l'Afrique commence à choisir ses dirigeants. “Nous déplorons l'inertie de l'Union africaine et cela n'est qu'une conséquence de la caution du coup de force, comme ce qui s'est passé au Zimbabwe”, déclare-t-il.