COMMERCE: "L'effondrement du Cycle de Doha ne signifiera pas souffrance pour les pauvres"

GENEVE, 12 août (IPS) – Au cœur de l'effondrement du Cycle de Doha de l'Organisation mondiale du commerce, se trouvent des opinions divergentes sur la libéralisation et sa relation avec le développement. Les pays développés font la promotion de l'idée selon laquelle la libéralisation engendrera le développement et, de ce fait, l'échec du cycle représente un coup dur pour les pauvres.

Juste après l'échec des pourparlers vers la fin-juillet, les ministres venus des Etats-Unis, de l'Union européenne (UE), et d'Australie ont fait des déclarations faisant état de la perte énorme que l'effondrement du Cycle de Doha occasionnerait pour les pauvres. Selon la représentante américaine pour le commerce, Susan Schwab, “il est ironique que ce soit au cours de la crise alimentaire mondiale que ces pourparlers tombent par rapport au niveau et au rythme avec lesquels les pays auraient le droit d'augmenter leurs tarifs”. Les pauvres vont-ils souffrir en raison de la façon dont les négociations sur le Cycle de Doha se sont achevées? L'échec des pourparlers peut en fait être considéré comme une victoire parce que les principaux pays en développement ont pu maintenir leurs positions et défendre les pauvres de leurs pays. On peut citer par exemple le fait qu'ils aient insisté sur la nécessité d'avoir des sauvegardes efficaces pour les petits fermiers. La bataille autour du mécanisme de sauvegarde spéciale (qui permet aux pays de rehausser les tarifs pour empêcher l'inondation des marchés des produits agricoles) a été l'illustration d'une approche plus nuancée adoptée par la majeure partie des pays en développement. L'Inde, l'Indonésie, la Chine et les pays africains ont affirmé que les marchés et le commerce doivent être soigneusement réglementés. Une approche flexible de la politique commerciale est extrêmement importante pour relever les défis actuels du développement. La répétition du Cycle d'Uruguay sur les négociations commerciales multilatérales (1986 à 1994) a été évitée. Dans le cas du Cycle d'Uruguay, c'est seulement après avoir apposé leurs signatures que les pays en développement ont commencé par remettre en cause les déséquilibres fondamentaux qui étaient au cœur de ces accords. Si tous les accords qui constituent le Cycle de Doha avaient été acceptés, ces déséquilibres auraient été maintenus et renforcés plutôt que d'être éliminés ou même réduits. Le monde est différent de ce qu'il était lorsque l'Organisation mondiale du commerce (OMC) était créée en 1995. A cette époque, le Consensus de Washington qui prônait la libéralisation et la déréglementation était encore pleinement en vigueur. Mais il a échoué depuis longtemps. Son échec peut s'expliquer par le fait que bon nombre de pays africains, quoiqu'ils appliquent des politiques néo-libérales d'ajustement structurel à la lettre, se sont désindustrialisés au cours de ces 20 dernières années. L'échec des pourparlers sur le Cycle de Doha représente un autre coup dur pour ce consensus en effondrement.

L'OMC, avec la libéralisation comme point de mire, est à la croisée des chemins. Elle peut tenter de continuer son petit bonhomme de chemin sans tenir compte des réalités résultant des expériences de la majorité de ses membres. Ou alors, elle peut saisir cette opportunité pour reconnaître que la marche dynamique vers le développement requiert un système qui prend en compte la diversité, la flexibilité et le changement. Contraindre la politique commerciale d'un pays ou enclencher la libéralisation sur la base d'une formule standard ne saurait s'accommoder de ce dynamisme. En effet, la libéralisation ne saurait être une fin soi. Les pays ne devraient recourir à la libéralisation que si elle leur est bénéfique. Ce qui doit être réglementé sur le plan multilatéral c'est la responsabilité des pays par rapport aux effets de leurs actes sur des gens qui ne se trouvent pas sur leurs territoires. C'est là une insuffisance notoire dans la gouvernance mondiale. Les élections sont nationales, mais les actes que posent des pays peuvent détruire les industries d'autres pays, engendrer le chômage et la pauvreté.

Certains appellent cela “la réglementation de la responsabilité extraterritoriale des pays” ou, en termes plus clairs, ne pas causer des nuisances aux autres. Une illustration de ce principe serait un système qui interdit aux pays d'exporter des produits agricoles directement ou indirectement subventionnés. L'OMC actuelle a échoué lamentablement de ce point de vue. Les pays devraient avoir le droit d'explorer une diversité de politiques commerciales, pourvu qu'elles ne soient pas nuisibles à d'autres à l'extérieur.

L'OMC actuelle n'a pas été non plus fidèle à son propre mandat, qui stipule que les parties à l'accord reconnaissent que “leurs rapports dans le domaine commercial et économique devraient être orientés vers le relèvement des niveaux de vie, la réalisation du plein emploi et d'un niveau élevé et toujours croissant du revenu réel et de la demande effective”. Au lieu de la libéralisation du commerce, l'OMC devrait se concentrer sur l'accomplissement de ce mandat. Le comble, c'est que l'Afrique est confrontée au changement climatique, à la flambée des prix des produits pétroliers et des denrées alimentaires et à la raréfaction de l'eau. Nos stratégies d'adaptation et d'atténuation auront des implications d'une grande portée sur la manière dont nous produisons les denrées alimentaires et sur la façon dont nous organisons nos industries et nos économies. Ces stratégies vont avoir également un effet sur la façon dont nous conduisons notre commerce international et sur son volume. Nous devons envisager d'avoir des économies à faible émission de carbone et d'ajuster notre production et notre commerce en conséquence. Un nouveau nouvel ordre mondial est déjà en train de se dessiner. Nous nous éloignons rapidement d'un monde unipolaire ou bipolaire et nous évoluons vers de multiples centres de puissances économiques et politiques, une fois encore avec des implications pour notre production et notre commerce. L'OMC peut-elle répondre efficacement, sinon, doit-elle se noyer dans les difficultés? *(L'analyste Aileen Kwa est la coordonnatrice du programme commerce pour le développement au Centre intergouvernemental du Sud).