LISBONNE, 13 mai (IPS) – La déclaration du rocker et activiste irlandais, Bob Geldof, selon laquelle l'Angola est un pays "dirigé par des criminels" a déclenché un orage politique qui pourrait avoir un impact sur les grands intérêts d'investissements du Portugal dans la plus grande de ses anciennes colonies africaines.
Lors d'un séminaire sur le développement durable organisé le 6 mai dernier dans la capitale portugaise par la 'Banco Espirito Santo' (BES), une banque basée à Lisbonne, et l'hebdomadaire 'Expresso', Geldof a fustigé les dirigeants de l'Angola qui, a-t-il dit, vivent dans des maisons de luxe à Luanda, lesquelles sont plus coûteuses que les maisons des quartiers sélect de Londres comme Chelsea et Park Lane. En Angola, "quelques-uns ont des millions et des millions ont peu ou rien", a déclaré l'activiste de lutte contre la pauvreté, qui est connu pour avoir organisé les concerts 'Live Aid' et 'Live 8'.
Le gouvernement angolais a réagi avec indignation. Geldof ne sait rien des réalités de l'Angola et insulte tous les Angolais, a indiqué Norberto dos Santos, porte-parole du Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA) au pouvoir, le 8 mai. Le journal officiel, 'Jornal de Angola', a qualifié la star irlandaise du rock de "impoli" et de "ivre", tout en émettant un avertissement voilé à la BES, disant qu'elle "devrait faire attention à ceux qu'elle invite pour parler de développement". Préoccupée par ses grands intérêts dans ce pays d'Afrique du sud-ouest, la BES avait déjà réagi, en se distanciant des remarques de Geldof, même avant que le gouvernement angolais ne se fasse entendre. Lorsque Geldof a reçu la récompense 'Council of Europe North-South Prize' en 2005 lors d'une cérémonie au parlement portugais, l'activiste avait dit qu'en raison de ses liens historiques avec et de sa responsabilité envers l'Afrique, le Portugal devrait faire beaucoup plus pour aider à lutter contre la pauvreté. A cette occasion, il a également fustigé les pays riches du monde pour n'avoir pas pu respecter leurs promesses d'ouvrir leurs marchés aux produits africains. Mais bien que les dernières déclarations de la semaine dernière de Geldof à Lisbonne aient déclenché une tempête, elles étaient au même moment reçues avec enthousiasme par ceux qui sont intéressés à discuter ouvertement des sérieux problèmes d'inégalité sociale qui harcèlent l'Angola. L'Angola est actuellement le plus grand fournisseur de pétrole brut à la Chine et le septième fournisseur le plus grand des Etats-Unis. Poussé par la production du pétrole, il est l'économie dont la croissance est la plus rapide de l'Afrique, et l'une aux croissances les plus rapides au monde. Mais malgré son immense richesse naturelle, l'Angola a cependant l'un des taux de pauvreté les plus élevés du monde. Les fréquentes qualifications du régime du président José Eduardo dos Santos, qui serait la personne la plus riche d'Angola, de "kleptomane" sont ignorées par les pouvoirs politiques et économiques établis du Portugal, étant donné les intérêts majeurs de ce pays dans ses anciennes colonies africaines. Au fond, ce que Geldof a dit à Lisbonne est quelque chose que tout le monde connaît au Portugal, mais peu de personnes en parlent, à cause du "complexe néo-colonial et d'un certain degré de complicité politique qui a mis un manteau de silence sur la question", a écrit l'analyste Miguel Gaspar, dans sa chronique du jeudi (8 mai) dans le journal portugais 'Público'. Le gouvernement angolais "n'aime pas certainement la liberté d'expression" et sa réaction face à Geldof "a toutes les marques du nationalisme autoritaire auxquelles nous sommes tous également devenus habitués au Portugal, quand ceux qui ont combattu la dictature colonialiste ont été qualifiés de traîtres de la patrie", a-t-il ajouté. Rien n'est mauvais avec les liens commerciaux et économiques entre les deux pays, a affirmé Gaspar. "Mais il y a un problème lorsque l'économie devient un facteur qui conditionne la liberté d'expression au Portugal", a-t-il dit, se référant au silence des élites politiques et économiques du Portugal, du fait des intérêts de ce pays en Angola. De grandes entreprises portugaises ont augmenté leurs investissements et leurs exportations vers l'Angola depuis la fin de la guerre civile de ce pays, en 2002, et spécialement au cours des trois dernières années, lorsque l'activité économique du Portugal dans ce pays s'est accrue de 200 pour cent. Le 'Grupo Espirito Santo' (GES) a des intérêts en Angola dans l'industrie minière — notamment les diamants — les soins de santé, les industries de la bière, l'agriculture, l'immobilier, les travaux publics, l'aviation et la pêche, tandis que la BES, qu'il possède, est la plus grande banque dans ce pays. Mais l'influence de la famille Espírito Santo ne se limite pas au Portugal et à ses anciennes colonies en Afrique. Ses intérêts s'étendent aux banques off-shore dans les Iles Vierges britanniques, leur base pour faire des affaires en Amérique latine, spécialement au Brésil et au Paraguay, et en Chine. La 'Banco Português de Investimento' (BPI), la banque qui contrôle la 'Banco de Fomento de Angola' (BFA), les 'Caixa Geral de Depósitos' (CGD)et la 'Banco Comercial Portugués (BCP) ont toutes des entreprises dans ce pays dont le succès dépend du gouvernement de dos Santos. Américo Amorim, dont les sociétés contrôlent 67 pour cent du commerce mondial de liège, est propriétaire de la 'Banco BIC of Angola', dirigée par la fille du président angolais, Isabel dos Santos. Les sociétés de construction portugaises 'Soares da Costa', 'Mota-Engil SGPS' et 'Teixeira Duarte' ont également une présence marquée en Angola, du fait de leurs relations privilégiées avec ceux qui sont au pouvoir, qui leur ont fait gagner de grands projets d'infrastructures dans la reconstruction d'un pays dévasté par une guerre d'indépendance du Portugal de 1961 à 1974 et par une guerre civile de 1975 à 2002. En tant qu'un exemple typique, 'Soares da Costa' avait un chiffre d'affaires de 268 millions de dollars au Portugal en 2007, comparé aux 343 millions de dollars en Angola, ce qui faisait 41 pour cent de tous ses gains. Pendant ce temps, les exportations du Portugal vers l'Angola sont passées de 1,06 milliard de dollars en 2004 à 2,52 milliards de dollars en 2007, et doivent augmenter de plus de 30 pour cent cette année. Etant donné l'ampleur et la croissance des investissements portugais en Angola, il n'est pas surprenant que la BES et autres soient bouleversés par les commentaires faits par Geldof, qui a organisé 'Live Aid', le concert de musique rock à plusieurs endroits en 1985 pour collecter des fonds pour aider à la lutte contre la famine en Ethiopie. Eugenio Costa Almeida, un scientifique politique et chroniqueur de l'Angola, a déclaré à IPS : "Personnellement, je ne reconnais pas M. Geldof en tant qu'une autorité morale après qu'il a soutenu, comme Bono (rocker irlandais), le leader de U2, le programme de 2005 de (l'actuel Premier ministre britannique Gordon Brown), qui était ministre des Finances de l’époque, qui a servi de base pour le programme européen présenté au sommet de l'Union européenne-Union africaine (de décembre 2007)". Le programme de Brown "a été contesté pat la plupart des dirigeants africains les plus lucides et les plus importants, et actuellement cela a été également remis en cause par M. Geldof", dont les activités et positions sont marquées par "un certain niveau d'hypocrisie, qui ne devrait pas être négligée", a affirmé Costa Almeida. Bien que l'analyste soit lui-même un critique ardent du gouvernement angolais, il a indiqué que Geldof n'a pas pu mentionner des individus ou partis, et a seulement fait la déclaration à l'emporte-pièce selon laquelle l'Angola est "dirigé par des criminels", ce qui signifie qu'”il a inclus tout le monde : ministres, gouverneurs, chefs locaux — en d'autres termes, tout le pays”.

