DROITS-AFRIQUE: Les lois seules ne suffisent pas pour combattre les MGF, selon la société civile

DAKAR, 7 mai (IPS) – "La sensibilisation, l'apport des ONG, l'évolution de la société et ce qui se fait dans les autres pays nous amènent à abandonner petit à petit la pratique de l'excision", affirme à IPS Barnabé Coulibaly, un jeune informaticien du Service de développement intégré (SDI) du Mali.

Coulibaly est venu participer à un symposium sur les mutilations génitales féminines (MGF), organisé par l'organisation non gouvernementale (ONG) Enda Tiers-Monde, à Dakar, au début de ce mois. La rencontre, qui regroupait des jeunes venus du Burkina Faso, du Mali et du Sénégal, portait sur les MGF et les technologies de l'information et de la communication. Mais l'impact des lois sur la pratique des MGF a été l'un des sujets discutés au cours des travaux.

Certains pays d'Afrique — comme le Nigeria, le Sénégal, la Somalie, le Burkina Faso, l'Ouganda, la Centrafrique, la Tanzanie, le Togo, le Bénin, — se sont engagés, par des lois prises entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000, à barrer la route aux MGF. Mais ces lois, accompagnées de programmes de sensibilisation, sont encore loin de constituer la parade aux MFG. Dans ces conditions, les autres pays où ces lois n'existent pas, les MGF restent pratiquées à une large échelle. Au Mali par exemple, "les mutilations génitales féminines sont pratiquées à un pourcentage très élevé", selon Coulibaly. Le Mali est l'un des pays d'Afrique, qui ne se sont pas encore dotés de dispositif juridique interdisant les MGF. Mais, le combat contre les MGF a néanmoins enregistré une "évolution positive" grâce à la contribution des pouvoirs publics, des autorités communautaires ou villageoises, de chefs coutumiers, affirme à IPS, Lanceny Diallo, directeur des programmes du SDI au Mali, qui a participé également au symposium de Dakar, du 2 au 4 mai. En dépit de l'absence d'une législation les interdisant, les MGF ont toutefois reculé au Mali où 98 pour cent des filles étaient excisées en 1998. Aujourd'hui, ce sont 91,5 pour cent d'entre elles qui subissent encore l'excision, selon une enquête démographique du SDI publiée en 2007. Au Burkina Faso où une loi sur les MGF est votée en 1998, "l'excision est encore pratiquée, mais dans la clandestinité", explique Toussaint Sankara, membre de l'association 'Mousso Dambé' (Dignité de la femme, en langue dioula), une ONG basée au Burkina Faso. "Ceux qui la pratiquent encore ignorent les dégâts — hémorragies, accouchements difficiles, infections sexuellement transmissibles, fistules, entre autres — que cela cause à la femme. Ils n'en connaissent pas les conséquences réelles", ajoute-t-il.

Toutefois des exciseuses récidivistes ont été jugées et condamnées à plusieurs années d'emprisonnement dans ce pays. En septembre 2004, Adama Barry, une femme de 55 ans, avait été condamnée au Burkina Faso à trois ans de prison ferme pour avoir excisé 16 fillettes âgées de deux à dix ans, malgré l'interdiction des MGF par la loi. Selon le tribunal, elle était une "récidiviste notoire" pour avoir été condamnée dans le passé à quatre reprises par la justice à des peines d'emprisonnement allant de quatre à six mois.

Mais il a fallu une campagne de 12 ans de sensibilisation (1992-2004), menée par le Comité national de lutte contre la pratique de l'excision (CNLPE) pour faire reculer sérieusement le fléau dans le pays. "La sensibilisation serait plus porteuse que la répression par la loi", estime Sankara de l'ONG Mousso Dambé. L'excision consiste à enlever partiellement ou totalement le clitoris de la femme. Dans certaines régions du Burkina ou dans d'autres pays africains, on pratique l'infibulation qui consiste à coudre les grandes lèvres du vagin de la fille et à ne réserver qu'un petit orifice pour l'urine et les menstruations. L'objectif de l'opération est d'empêcher les relations sexuelles.

"L'objectif de la loi contre les MGF n'est pas de remplir les prisons, mais de dissuader les gens et les amener à changer de comportement", explique à IPS, Mamadou Guène, encadreur du club Education à la vie familiale (EVF), une association non gouvernementale basée à Tambacounda, dans l'est du Sénégal. "Une loi anti-MGF est un élément qui manque à l'arsenal juridique malien, mais nous sommes inspirés par l'expérience des pays qui nous entourent. Ils disposent de lois parfois très sévères, qui n'apportent pas grand-chose à la campagne contre l'excision", déclare Diallo, citant, par exemple, le Sénégal et la Guinée. En Guinée, l'excision continue son petit bonhomme de chemin, malgré la loi qui prévoit même la prison à perpétuité pour les auteurs, souligne le site Internet de 'Wikipedia'.

Au Mali, les pouvoirs publics "ont peur de prendre des lois qui interdisent cette pratique. L'Etat redoute un bouleversement, une répercussion sur la stabilité du pays", estime Coulibaly, La pratique de l'excision est largement ancrée dans les mœurs du pays, a-t-il dit à IPS. "Certains pays qui ne se sont pas dotés de disposition légale contre les MGF ouvrent la voie à cette pratique. Des gens passent la frontière de leur pays où une loi l'interdit, pour aller faire exciser leurs filles dans d'autres, où ce n'est pas interdit", explique Marie-Hélène Mottin Sylla, de l'ONG Enda Tiers-Monde basée à Dakar. "Si certains abandonnent l'excision grâce à la loi, d'autres la contournent et vont en milieu rural où ils ont plus de chances d'échapper à la vigilance des gardiens de la loi. Du Burkina Faso, d'autres encore amènent leurs enfants au Mali pour les faire exciser", confirme Tago Haoua Koné de l'ONG Mousso Dambé. Il ne suffit pas de voter une loi, observe Sylla, estimant que les pouvoirs publics et les parlementaires en premier lieu doivent faire en sorte que les lois interdisant les MGF "soient vulgarisées, discutées, validées et adoptées par tous les citoyens" pour leur meilleure application. "Le seul effet de la législation, c'est de sanctionner les gens. C'est une vision très limitée, très négative, assez parcellaire", déplore-t-elle, plaidant en faveur d'une "démarche plus positive et plus constructive qui doit prévaloir sur la loi". Mais, Koné croit que la loi burkinabé "a eu un impact positif. Des gens ont eu peur et ont abandonné" la pratique. Selon elle, les lois anti-MGF "peuvent être fructueuses si elles sont accompagnées d'un programme de sensibilisation sur les conséquences des MGF pour ne pas donner l'impression d'enfreindre les droits des exciseuses et des peuples qui se croient en bon droit de pratiquer l'excision".