COTONOU, 8 mai (IPS) – Et si l'immigration changeait de sens? Et si les Occidentaux commençaient désormais à immigrer vers l'Afrique? Ce scénario a été imaginé par un réalisateur béninois, Sylvestre Amoussou, dans un film intitulé 'Africa Paradis' qui a du succès dans plusieurs pays du monde.
'Africa Paradis' est une fiction construite autour d'un couple de Français, Olivier, ingénieur en informatique et Pauline, institutrice, qui arrivent clandestinement en Afrique, devenue riche et prospère alors que l'Europe a commencé à sombrer dans la misère et la déchéance. Sans-papiers dans un pays étranger, Olivier a dû s'échapper du centre de rétention pour éviter d'être rapatrié vers l'Europe. Pauline n'a eu d'autre solution que d'accepter un travail de domestique dans une famille africaine. 'Africa Paradis' a inversé, en somme, les rôles, plaçant les Occidentaux dans la situation qui est aujourd'hui celle des Africains en Europe et en Amérique. "Le film, lorsqu'il est sorti en France, a beaucoup déstabilisé des gens comme moi. Ce qui est terrible, c'est que les politiciens, avec leurs discours, avec leurs images, ont réussi à nous bourrer le crâne et à nous faire croire que l'immigration est un problème purement économique…", confie à IPS, Sandrine Bulteau, actrice dans le film, et productrice. "Et on ne voit plus les hommes, les enfants derrière, la souffrance, la séparation des familles, et que cela pourrait nous arriver aussi. Voyez la Chine actuellement, personne n'imaginait cela…", ajoute-t-elle. Selon Bulteau, "Sylvestre Amoussou a été très fin dans la réalisation de ce film, parce que certains Africains lui ont reproché de n'avoir pas été assez proche de la réalité. Le film est très léger par rapport à la réalité, selon eux. Mais Sylvestre Amoussou leur répond que s'il avait fait un film plus dur, les gens auraient été complètement en retrait". Elle ajoute que les Africains qui critiquent le film, "ne peuvent pas accepter une telle réalité, alors que là maintenant, les gens rentrent dans les personnages, deviennent les personnages, ils se mettent dans la peau des personnages. Et ils se rendent compte exactement qu'on parle d'homme". Amoussou, le réalisateur du film, explique son idée. "J'ai eu envie de montrer, à travers ce film, qu'il y a des Africains qui travaillent, et qui gagnent; qu'il y a un continent qui est en ébullition, et qui avance". "J'ai également voulu prôner, à travers ce film, la tolérance parce que nous, nous sommes un continent d'ouverture. Il ne faut pas que l'Afrique applique l'exclusion que pratiquent certains pays d'Europe aujourd'hui", dit-il à IPS. 'Africa Paradis' a reçu trois prix au Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou (FESPACO) en 2007 : le Prix du meilleur décor, le Prix de l'intégration de la CEDEAO, et le Prix ECOBANK Sembene Ousmane. Le film a obtenu le Prix du public au Mans, En France. A Vérone, en Italie, il a reçu le Grand Prix du festival et en Espagne, le Prix du public. Le film est déjà passé en France, aux Etats-Unis, au Canada, en Suède, en Italie, en Afrique du Sud, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, au Burkina Faso, au Sénégal, en Côte d'Ivoire, et maintenant au Bénin, le pays d'origine du réalisateur. Toutefois, la situation imaginée par le réalisateur est-elle possible un jour au regard des conditions actuelles de cette Afrique qui ploie encore sous la misère et les conflits? 'Africa Paradis' n'est-il pas qu'une simple fiction? Le réalisateur du film y croit-il? "Je ne pense même pas, je suis sûr, je suis certain que l'immigration est possible dans l'autre sens, mais, à condition que l'Afrique travaille dur et se développe. Il faut travailler, croire en nous, croire en nos rêves, ne plus attendre que ce soit les Européens ou les Chinois qui nous donnent quoi que ce soit", répond Amoussou. Selon lui, l'Afrique, dans sa quête de développement, doit collaborer avec tous les citoyens du monde qui veulent bien travailler avec elle dans le respect mutuel. Akala Akambi, directeur de la cinématographie du Bénin, déclare à IPS : "Je crois que c'est un rêve que 'Africa Paradis' nous propose, mais un rêve qui peut devenir réalité. Tous les grands rêves sont devenus réalités. Pourquoi est-ce que l'Afrique ne pourrait pas relever le défi proposé par ce film? Nous le pouvons. Mettons-nous à la tâche". Mais Akambi pense également que l'Afrique doit satisfaire à certaines conditions avant d'y parvenir. "Si nous cessons aujourd'hui la gabegie, si nous cessons de mal gérer nos économies, de faire du nombrilisme, et rechercher ce qui peut nous faire avancer, l'Afrique peut devenir demain une puissance économique. Peut-être pas en 2033 comme le dit Sylvestre Amoussou dans le film, mais peut-être plus tard…" Pour d'autres par contre, la période décrite par Amoussou dans son film est déjà là, ce n'est plus dans le futur. "Africa Paradis n'est pas qu'une fiction, l'immigration inverse est déjà réelle. Cela ne se perçoit peut-être pas encore, mais il y a déjà beaucoup de Blancs chez nous et qui n'ont pas d'emplois chez eux", affirme Agapit Maforikan, conseiller à la Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication, l'organe de régulation des médias au Bénin. "Ils sont dans la restauration, dans l'hôtellerie, dans des projets dont ils négocient eux-mêmes les financements pour être à notre service. Ils sont tellement intégrés qu'ils ne veulent plus retourner chez eux". Cette opinion est partagée par une femme qui a requis l'anonymat parce qu'elle travaille dans un consulat étranger à Cotonou, la capitale économique béninoise. "Des Blancs venir demander du travail en Afrique, est-ce que ce n'est pas déjà une réalité? Moi, j'en vois tous les jours. Les Blancs qu'on nous envoie ici courent pour avoir les postes", confie-t-elle à IPS. "Et quand arrive la fin de leur mandat, c'est avec peine qu'ils s'en vont. Ils ne veulent pas partir et cherchent par tous les moyens à se maintenir au poste ou à avoir un autre poste. C'est parce qu'il fait meilleur vivre chez nous…" IPS a également voulu avoir l'avis des Occidentaux de Cotonou sur la possibilité de cette inversion de l'immigration, mais la plupart d'entre eux ont plutôt décliné l'offre. Seul Adrien Michel, un jeune étudiant français en techniques du son dans une école privée de Cotonou, a accepté de s'exprimer. "Je ne pense pas que cela puisse devenir une réalité un jour. Ce que je sais, c'est qu'il arrivera un jour où on ne parlera plus d'immigration, mais qu'elle devienne inversée, je serais curieux de voir comment cela arriverait. Je ne crois pas que cela arrive un jour…", dit-t-il.

