POLITIQUE-KENYA: Les jeunes, victimes de la crise ou bourreaux?

GENEVE, 11 mars (IPS) – Victimes ou bourreaux, les jeunes sont au centre de la crise post-électorale au Kenya. Ils sont prêts à s'enflammer si les récents accords pour le partage du pouvoir au sommet de l'Etat ne se concrétisent pas.

Est-ce le calme avant la tempête? Il y a eu moins de violence ces deux dernières semaines au Kenya, mais les gens, les journaux locaux, et le groupe de réflexion 'International Crisis Group' (ICG), ne s'y trompent pas : pendant que le gouvernement cherche à gagner du temps, des “groupes de guerriers” et autres gangs recrutent et se préparent à la guerre un peu partout sur les Highlands de la province de la vallée du Rift.

Le dernier rapport de l'ICG a même propulsé un nouvel acteur sur le devant de cette scène : les jeunesses kenyanes désespérées, c'est-à-dire l'immense majorité des Kenyans ayant moins de 35 ans. Ils sont nombreux, ils sont vulnérables, et ils intéressent des groupes assoiffés de vengeance.

Kimanzi est par exemple un orphelin qui s'interroge. “Maman est morte juste après que je sois né. Papa n'est pas là. Qui va s'occuper de moi? Vous? Est-ce que vous vous occuperez de moi quand je grandirai?”, demande-t-il. Et il ajoute : “M'aiderez-vous à faire confiance plutôt que de me méfier des gens? M'aiderez-vous à faire en sorte que je sois bien dans ma peau? Et quand je serai un adolescent, m'aiderez-vous à me dire qui je suis, que je ne me pose pas cette question toute ma vie?” Kimanzi a pourtant eu beaucoup de chance. Il a été adopté par une organisation non gouvernementale (ONG) qui s'occupe des orphelins. Il se sent en sécurité et il se sent aimé. Il est même écouté, ce qui lui permet d'avoir confiance en lui. Néanmoins, il reste préoccupé : Et les autres orphelins du Kenya? Ils sont nombreux les bébés abandonnés, les “Orphan Vulnerable Children” (OVC). Au Kenya, ils seraient 1,6 million pour une population totale de 35 millions. Plus d'une personne sur vingt.

Moh Moiruri, lui, a 23 ans. Il n'a pas de travail mais, contrairement à tant d'autres dans son cas, il a su trouver une occupation. “Je suis volontaire à mi-temps dans le dispensaire de Riruta [quartier de la banlieue de Nairobi]”. Il n'y gagne que 2.000 Ksh par mois (environ 29 dollars), ce qui lui permet à peine de payer son loyer. “Mais bon, la nourriture passe avant”, souligne-t-il.

“Cela ne pourra pas durer, les dettes commencent à s'accumuler et les propriétaires menacent de nous expulser. Il va falloir faire quelque chose”, se lamente Moiruri. Mais que peut-il faire? Il cherche un vrai travail depuis si longtemps. “Il n'y en a pas”, dit-il.

Moiruri et les OVC risquent-ils de devenir fous? “Nous essayons de les occuper et de les tenir à l'écart des drogues, violences ou autres, mais nous ne sommes pas surpuissants. Beaucoup de jeunes nous quittent et cèdent aux tentations”, explique Ogani, un responsable d'ONG. Ogani et les autres savent qu'ils ne peuvent pas tout contenir. “Les causes sont ailleurs et l'équilibre est fragile”.

La crise qui a suivi les élections controversées de décembre 2007 serait-elle en train de rompre ce fragile équilibre? Le dernier rapport de l'ICG est clair. De nombreux groupes de combats se développent au Kenya et recrutent auprès des centaines de milliers de jeunes déplacés, qui ont souvent tout perdu d'un coup avec la crise.

Sectes, groupes de guerriers traditionnels, gangs — ceux-là même qui ont été derrière la plupart des violences post-électorales — ont compris que dans un tel climat, ils peuvent continuer à recruter. Tout le monde semble se résoudre au pire. Le Premier ministre britannique, Gordon Brown, pense que seule l'armée est aujourd'hui à même d'empêcher le Kenya de verser dans le chaos.

Dans un tel contexte, on comprend mieux l'importance des négociations au sommet. Le Parti de l'unité nationale (PNU) du président Mwai Kibaki et le Mouvement démocratique orange (ODM) de Raila Odinga ont âprement négocié pour se partager le pouvoir. Les politiciens, ceux-là même qui ont déclenché la crise, sauront-ils la prévenir prochainement? Les 'Mungiki', les 'Kalenjin warriors', le 'Mulungunipa Forest Group', les 'Baghdad Boys' et les autres groupes guerriers auraient vu d'un bon œil l'échec de ces négociations. Ils auraient recruté d'autant plus facilement. * (Richard Etienne est journaliste à InfoSud, une agence de presse suisse basée à Genève. Cet article est publié en vertu d'un accord de coopération entre InfoSud et IPS).